1200 notices. 300 illustrations. 448 pages. 150 experts. 30,7 x 20,2 cm. Et une dizaine d’années. Voici les caractéristiques chiffrées du Dictionnaire de la photographie publié le 12 novembre par les Editions de La Martinière, sous la direction de Nathalie Herschdorfer, directrice du Musée des beaux-arts du Locle et ancienne conservatrice au Musée de l’Elysée. Les versions anglaise et américaine sont parues en octobre chez Thames & Hudson, les traductions chinoise et coréenne sont attendues pour 2016. Dans un registre plus qualitatif, l’ouvrage tient plus du beau livre que de l’encyclopédie. Couverture noire rigide, mise en page aérée nourrie de multiples images en grand format, il facilite le sautillement d’une information à une autre, bonheur des dictionnaires. Les articles sont brefs, résumant l’essentiel sans entrer dans les détails. Ils citent les grands photographes, abordent les procédés, les genres et les formats, rappellent les courants de pensée, nomment les principales publications, musées et galeries. Un index par thème et figure permet d’effectuer des recherches autrement que par ordre alphabétique.

Ce projet a démarré il y a plus de dix ans, racontez-nous.

Il a débuté en 1998. Je travaillais alors au Musée de l’Elysée, j’avais en permanence sur mon bureau le Larousse de la photographie. Thames & Hudson, qui souhaitait publier son propre dictionnaire plutôt que traduire le Larousse, a contacté Bill Ewing, alors directeur du musée. Il m’a confié le mandat, passionnant pour la jeune chercheuse que j’étais alors. C’était un véritable cadeau.

Comment s’y prend-on pour rédiger un dictionnaire? C’est vertigineux.

Je ne pouvais évidemment pas prétendre tout connaître de l’histoire de la photographie, alors j’ai utilisé le réseau du musée pour voir ce qui existait en la matière et constituer des listes d’entrées. Outre le Larousse sorti au milieu des années 1990, il y avait la Nouvelle Histoire de la photographie de Michel Frizot et un dictionnaire en anglais publié par l’ICP dans les années 1980. On ressentait une sorte d’urgence à publier cette somme car certains prédisaient la mort de la photographie en raison du numérique. En même temps, le numérique et le Web ont entraîné de nouveaux formats que je voulais évoquer. Je voulais aussi sortir du catalogue occidental. Tout cela a fait que je suis passée des 800 notices définies au départ à 2000. J’ai consacré plusieurs années à discuter avec les 150 experts internationaux que j’avais réunis. Ils me fournissaient des listes immenses comportant beaucoup de noms inconnus de moi. Il fallait restreindre et je me perdais. Le projet a été plus ou moins suspendu entre 2003 et 2010.

Comment avez-vous finalement fixé les limites?

J’ai décidé de réduire la place allouée aux photographes contemporains et aux pays asiatiques, africains, etc., au profit de l’histoire de la photographie qui est capitale pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Et cette histoire, finalement, reste très occidentale. Il a fallu réfléchir aux types d’artistes à faire entrer. Je ne voulais pas dresser un inventaire des talents émergents mais me concentrer sur les photographes établis. Le critère était: est-ce que son œuvre représente quelque chose dans l’histoire de l’art? Le dictionnaire doit tenir la route dans quinze ans encore, même s’il y aura de nouvelles éditions ou mises à jour. Il faut du recul pour la photographie contemporaine et on ne peut malheureusement pas être exhaustif. Prenez Vivian Maier: on ne la connaissait pas quand j’ai bouclé l’ouvrage. Je la mettrais aujourd’hui.

Quelle est la pertinence d’un dictionnaire imprimé à l’heure du Web?

L’objet a changé depuis sa conception en 1998; il est passé du manuel pour étudiant à un beau livre, très illustré. On le feuillette avec plaisir, en naviguant éventuellement à travers les images, et cela permet de faire des découvertes. Je ne serais pas forcément tombée sur Ray K. Metzker en parcourant Wikipédia (ndlr: dit-elle en ouvrant une page du dictionnaire présentant une photographie de cet artiste). Les notices sont très brèves, sachant qu’Internet existe. Elles donnent une information concise et scientifiquement exacte, point de départ à d’éventuelles recherches plus poussées.

Avez-vous rédigé les 1200 notices?

J’en ai confié une partie à de jeunes chercheurs en histoire de l’art, 80 répartis dans le monde entier. Puis il a fallu vérifier et unifier le tout. Cela a pris beaucoup de temps. Nous avons croisé les sources écrites et le Web. Il est vrai qu’Internet a beaucoup aidé, cela m’a épargné le trajet jusqu’à une bibliothèque australienne!

Quelle présence pour la Suisse?

Une quinzaine de photographes suisses figurent dans le dictionnaire. Il y a évidemment Burri, Bischof, Knapp… Nous avions une liste de 50 au départ, comme pour la plupart des pays, et nous avons dû élaguer. Ella Maillart par exemple a été supprimée. C’est une personnalité passionnante, mais est-elle si unique au niveau international? Elle me semble plus intéressante pour la littérature de voyage que l’histoire de la photographie pure et dure.

Une version en ligne est-elle prévue?

L’éditeur y réfléchit. Il y aura également des mises à jour dont la fréquence reste à déterminer.