Elle se souvient. Elle avait 6 ou 7 ans. Knie faisait son cirque à Vevey. Son père, le comédien Roger Jendly, lui chuchota à l’oreille: «Tu vois là, ce petit monsieur aux cheveux blancs, c’est Charlie Chaplin». «Charlot?» rectifia la gamine qui aussitôt lâcha la main de son père et s’en alla serrer celle du célèbre petit monsieur. Quarante années plus tard, une autre histoire de main: Nathalie Jendly, devenue conteuse, actrice, chanteuse lyrique, metteur en scène, découvre à Corsier-sur-Vevey le musée Chaplin qui vient d’ouvrir. Et là, parmi la foule et les décors de film, une petite fille un peu perdue, impressionnée par les personnages en cire, ne reconnaissant pas en eux son Charlot. Nathalie la prend alors par la voix, qu’elle a très douce, et la guide vers le monde de Chaplin avec humour, poésie, pédagogie.

Les gosses adorent

Quand on est (naît) conteuse, on ne fait jamais relâche, même le dimanche. Nathalie Jendly, les gosses connaissent. Petit bout de femme qui furète, susurre, promène des fées au bout de ses doigts et souffle des bulles par la bouche. On la retrouve ce mardi-là au Forum de Meyrin (GE), dans la bibliothèque, rayon enfances, parmi les tapis et les canapés bas. Son public: douze petits de la garderie de l’Arc-en-Ciel. Pas toujours facile de capter leur attention. Entourée de figurines, de bonshommes, d’oiseaux, de poux et de puces, d’un chameau qui voyage avec un chat sur la bosse, Nathalie Jendly entraîne son public vers un imaginaire dont elle connaît chaque recoin mais pas toutes les surprises.

Le patrimoine oral

Car si elle pose l’histoire, elle invite les enfants à la repenser, la défabriquer en manipulant les accessoires et marionnettes. Elle aime à dire qu’elle n’occupe pas les enfants mais les nourrit. Et leur garde au chaud, à eux et les générations à venir, ce qu’elle appelle «le patrimoine oral». En 2009, à l’occasion de la commémoration des 20 ans de la convention des Droits de l’enfant, elle crée la boîte d’allumettes à histoires, qui est une déclinaison de la Storybox inventée par un Américain. La boîte de Nathalie contient des allumettes géantes dans lesquelles sont insérées des feuilles avec dessus des contes écrits par des personnes de tous âges, de toutes cultures, de tous pays. Plus de cinq cents histoires consignées. Elle emmène sa boîte jusqu’à Téhéran, au musée international de l’esclavage à Liverpool.

La Suisse raconte

Ce jeu aussi: inventer de mots, comme contographie. On retrouve ce néologisme sur le site lasuisseraconte.ch qu’elle anime. «Il permet de parcourir notre pays à travers ses contes et ses légendes, c’est une façon de préserver notre héritage oral» résume-t-elle. C’est interactif, on peut y déposer un récit, le peaufiner, l’animer. Rien de figé, sans cesse le mouvement, la danse des mots. Nathalie est à cet égard bien née. Parents artistes, premiers pas de la bambine sur les planches. Roger Jendly, cofondateur du Théâtre Populaire Romand, membre du Collectif du Loup, l’emmène par les villages et les écoles. «J’avais l’impression de regarder le monde et les gens de la rue par une petite fenêtre» dit-elle.

Isabelle Hupert, Bob Wilson

A 12 ans, elle joue le rôle de Raiponce des contes de Grimm. Quand Bob Wilson met en scène Orlando au théâtre de Vidy, elle est là, non loin de papa qui répète, se rend utile en s’occupant de la lumière et finit par décrocher, au côté d’Isabelle Huppert, un tout petit rôle de doublure. A 17 ans, elle rêve de comédie musicale et s’envole vers les Etats-Unis «parce que je voulais surtout faire des claquettes». S’initie ensuite à toutes les formes de chant, baroque, classique, médiéval et même grégorien chez les Bénédictins du mont Ventoux. Mais c’est la biographie lue d’une traite d’Helen Keller (écrivaine américaine aveugle, sourde et muette, première handicapée à obtenir un diplôme universitaire) qui la pousse, dit-elle, «à aider les enfants à s’épanouir par l’écoute et les arts de la scène, le chant, le langage».

Elle explore les comptines et repère les kamishibaï qu’elle définit ainsi: «La première télévision». Littéralement c’est un théâtre de papier ambulant dont les histoires illustrées défilent devant les spectateurs. En 2010 avec Amina, sa fille de 18 ans (qui écrit des polars), Nathalie rend visite dans la banlieue de Tokyo à Oncle Nagata (85 ans), le maître des kamishibaï, conteur des rues à bicyclette, dernier dépositaire de cet art narratif dans la capitale japonaise. «Pendant 50 ans il a raconté des histoires, c’est un trésor de l’humanité» témoigne Nathalie. Elle œuvre pour la promotion de ce bel outil d’imaginaire et de rêve. La Suisse raconte possède une kamishitèque d’un choix de plus 180 kamishibaïs.

Heureux télescopage

Etrange et heureux télescopage: en septembre prochain, Nathalie Jendly va présenter des kamishibaïs dans le cadre d’un salon consacré aux Mangas à la Maison d’Ailleurs d’Yverdon. Ces jours-ci, elle présente les Comptines de bouches à oreilles sur le stand Payot au salon du livre de Genève et à Plan-les-Ouates (Festival de la Cour des contes).

Cet été: «Splash!» Bain d’histoires (mini-kamishibaï à la piscine de Bellerive-plage à Lausanne). En décembre, elle animera le Festival des contes de Montreux. Exploratrice, voyageuse, adepte de la pratique de la philosophie avec les enfants dans le cadre scolaire, Nathalie rêve aujourd’hui à un musée des contes et récits (elle cherche des locaux) tout en poursuivant ses collaborations avec les musées et théâtres, Elysée, MEG Genève, Alimentarium de Vevey, Vidy, AmStramgram et le nouveau Chaplin’s World. Le gosse du quartier londonien de Walworth n’est jamais très loin dans la vie de Nathalie. Elle a écrit en 2011 l’audioguide de l’exposition Charlie Chaplin, images d’un mythe au Palais Lumière d’Evian, a chanté des chansons de Chaplin lors de l’inauguration des fresques à Gilamont.

Chaplin encore, et toujours

Encore ceci: un jour dans les jardins du Musée de l’Elysée, Nathalie contait à des enfants le parcours de Chaplin et montra une photo sur laquelle il dansait sous un cerisier du Manoir du Ban à Corsier-sur-Vevey, propriété des Chaplin. Une petite voix cria tout à coup: «C’est mon grand-père qui habite dans cette maison!». L’enfant était le petit-fils de Michael Chaplin, l’un des fils de Charlie Chaplin.


Profil

1966: Naissance à Fribourg

1998: Présentation de «Dis, t’as ton dé?», théâtre musical pour jeune public à l’Opéra Bastille à Paris

2011: «Contes suisses à croquer» à Téhéran

2016: Chaque vendredi matin, récits «hors les murs» espace Bel-Air à Vevey