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Nathalie Léger.
© Frederic Stucin / Pasco

Livres

Nathalie Léger face au pouvoir consolateur des mots

Dans ce troisième roman, l’auteure revient sur le drame de Pippa Bacca, performeuse partie prêcher l’amour entre les peuples et assassinée par un routier

En quelques livres à peine, Nathalie Léger a posé une voix, un regard surtout tant ses romans interrogent l’image: l’image que les femmes se font d’elles-mêmes et celle qu’on leur renvoie. Entre ces deux pôles, un continent ombreux, dont la plume fait parler les silences, les non-dits, les élans, les violences, tout ce qui ne peut se dire.

Dans L’exposition en 2008, dans Supplément à la vie de Barbara Loden, Prix du livre Inter 2012, et aujourd’hui dans La robe blanche, l’auteure croise son propre cheminement d’écrivaine au parcours d’une autre femme, disparue, engloutie par l’oubli et dont ne subsistent que quelques traces, photos jaunies, film, comme une traînée de comète dans la nuit: la comtesse de Castiglione, figure mondaine du Second Empire, et sa manie de se faire photographier, tout au long de sa vie, de la gloire au déclin; autre silhouette, autre spectre, Barbara Loden, actrice américaine et réalisatrice d’un unique film, Wanda, en 1970, où elle interprétait le rôle-titre. Et maintenant, Pippa Bacca, la jeune artiste-performeuse partie vêtue d’une robe de mariée sur les routes du Moyen-Orient porter un message de paix et de fraternité et qui fut violée et étranglée dans la banlieue d’Istanbul au printemps 2008.

Silence et échos

Nathalie Léger ne raconte pas ces «Vies». Elle ne creuse pas non plus des tombeaux de papier. Elle regarde les traces et toute l’ombre qui les entoure. Elle écoute les échos et tout le silence qui les enrobe. Elle pose ses mots dans cette ombre et ce silence, seul lieu peut-être d’où deviner la pénombre de l’intime, de l’enfance, du commencement et de la fin.

La robe blanche est le livre où l’auteure remonte le plus loin dans la grotte des origines. La mère, présente dans les romans précédents, occupe ici une place plus importante, presque centrale mais pas tout à fait, l’écriture de Nathalie Léger procédant de biais, par allers-retours, d’un monde à l’autre, d’une histoire à l’autre, l’une et l’autre s’éclaircissant parce que juxtaposées.

Lire aussi:  Barbara Loden a tourné un seul film, «Wanda», en 1970. Un roman raconte ses silences

En scène d’ouverture du livre, le souvenir de la tapisserie qui ornait la salle à manger familiale, L’assassinat de la dame, d’après Sandro Botticelli. Un meurtre tiré du Décaméron, représenté en deux temps: au fond, une femme nue qui fuit devant un cavalier armé et des chiens hurlants et, au premier plan, la femme morte, allongée sur le ventre tandis que le cavalier enfonce son sabre dans le dos de la victime pour lui retirer son cœur. Une scène de violence crue tranquillement posée au centre du quotidien familial: «Ce canevas énorme, échoué sur le mur de la salle à manger au terme de successions haineuses ou négligentes, pesait de son poids de poussière […], les corps seuls se détachant avec une vivacité carnassière. Dessous, ma mère repoussant les verres et les carafes tendait la main vers mon père en signe de pardon.»

Drame et humour

Révélation et secret, lumière et ombre, Nathalie Léger allie les antipodes. Drame et humour seraient le motto de ce qui se joue entre la mère et la fille écrivaine. En quelques scènes d’un quotidien restitué avec une drôlerie irrésistible, le défi de la mère est posé, exorbitant, «absurde»: elle demande à sa fille de la venger, en écrivant sur son drame à elle. «Ma mère à la fin de sa vie a voulu en avoir le cœur net. Avait-elle été victime d’une injustice, ou était-elle responsable de son malheur?» Et la mère de déployer des arguments: le drame de Pippa Bacca et son malheur à elle ne forment qu’un seul et même sujet, «la violence est une, petite ou grande, quelles qu’en soient les formes, se battre pour la dénoncer, ici ou là, tu peux agir pour moi, tu peux parler pour moi, tu peux, elle déglutit, me défendre et même me venger».

Ce malheur maternel, la fille le connaît, «je pourrais affirmer que c’est le mien, mais ce serait trop en dire sur les mystères de la propagation des émotions». Et pendant une bonne partie du livre, la fille va minimiser ce malheur, «banal», parce que probablement trop proche, trop connu. Elle va résister longtemps à la demande de la mère. Et tenter de se consacrer à ses propres recherches sur le geste, «selon toute apparence absurde», de Pippa Bacca, partie prêcher l’amour entre les peuples en robe de mariée. Elle a eu le tort de confondre l’art et la vie, glisse un présentateur du journal télévisé. Nathalie Léger décide, «bien malgré elle», de faire «de cette confusion le sujet vacillant» de sa recherche.

Mère en larmes

Finalement, elle comprendra que ce n’est «pas la grâce ou la bêtise» des intentions de Pippa Bacca qui l’ont intéressée, «c’est qu’elle ait voulu, par son geste, réparer quelque chose de démesuré et qu’elle n’y soit pas arrivée», écrit Nathalie Léger. Tout comme les mots «ne peuvent rendre justice à une mère en larmes».

Lentement, l’écrivaine va s’avancer dans les motifs du projet de Pippa, les préparatifs et le voyage lui-même. Lentement, la fille va faire la place à la demande de la mère et cet énorme dossier du divorce d’avec le père, volumineux comme une montagne, lourd comme l’injustice et le ressassement. Petit à petit, les mots agissent, malgré tout. Le malheur de la mère prend tout son éclat, pas si banal. Les mots ont fait leur office de mémorial.

Quant à Pippa Bacca, dont on se demande tout du long si elle était naïve ou jouait un rôle pour sa performance, elle a filmé son voyage. La caméra a continué de tourner après sa mort. Le livre se termine sur ces images-là, sidérantes, glacées comme un rire de malade.


Nathalie Léger, La robe blanche, P.O.L, 140 p.

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