Les hasards de programmation offrent ces jours sur les scènes romandes deux comédiennes dont le talent fascine et subjugue. Du côté de l’intimité dévoilée, Marie Druc ressuscite Elizabeth Taylor dans Qui a peur de Virginia Woolf?, partenaire d’un Valentin Rossier parfaitement burtonien (LT du 24.06.2011). Après avoir été à l’affiche du Théâtre du Loup, à Genève, cette pièce d’Edward Albee sera à Nuithonie, à Villars-sur-Glâne, ces jeudi et vendredi, puis au Théâtre Arc-en-Scènes, à La Chaux-de-Fonds, le 14 février.

Elle raconte avec brio les jeux dangereux qu’un couple en plein naufrage conjugal impose à un jeune ménage virginal, à peine débarqué sur le campus universitaire (Anne-Shlomit Deonna, Matthias Urban). Ou comment le trop-plein de projections finit en frustration. Marie Druc donne à Martha des accents déchirants qui trahissent la rage de son désespoir cachée sous un perpétuel abus de pouvoir. Ebouriffant.

De l’autre côté, du côté épique, Nathalie Boulin est Jeanne Dark, dans Sainte Jeanne des Abattoirs, de Bertolt Brecht, au Grütli, à Genève. Là aussi, la comédienne romande sublime le rôle et confère à son héroïne malheureuse un rayonnement qui dépasse la fable.

La fable? Le déniaisement face au rouleau compresseur du capitalisme. Ecrit après le krach boursier de 1929, Sainte Jeanne… montre comment la bonté ne peut rien contre la violence de l’argent. Comment seule une résistance musclée et radicale parvient à intimider les spéculateurs, constat qui est toujours d’actualité. Pourtant, tout commence bien pour Sainte Jeanne. Avec son discours de salutiste sur l’élévation spirituelle, elle parvient à faire vaciller Pierpont Mauler, roi de la viande de Chicago, qui semble vouloir s’amender et quitter le monde des affaires. En réalité, le négociant, dont la versatilité presque enfantine est parfaitement rendue par Jean-Luc Borgeat, recule pour mieux spéculer, et ce sont des milliers de chômeurs qui se retrouvent sur le pavé.

Dans une mise en scène littérale de Didier Carrier rehaussée par la musique originale de Marc Berman, Nathalie Boulin illumine de sa présence sensible cette descente aux enfers. D’abord fière, la pasionaria déchante une première fois dans la partie faustienne de la pièce, celle où l’associé de Mauler (Maud Faucherre, redoutable) montre que, face à la nécessité, l’être humain perd toute noblesse d’âme. Puis Jeanne finit de se désintégrer lorsqu’elle réalise que Mauler l’a utilisée comme rempart contre le communisme combatif. Alors, Nathalie Boulin devient ombre livide, radeau à la dérive, et on sent le froid de la désolation la traverser. Du grand art.

Sainte Jeanne des Abattoirs, Théâtre du Grütli, Genève, jusqu’au 3 fév., 022 888 44 88, www.grutli.ch