Futur Antérieur

Nathalie Sarraute et l'échec du MAH

Les débats autour du Musée d'Art et d'Histoire de Genève sous la loupe de l'auteure de «Tropisme»

Alors c’est dit, les Genevois ont fini par débouter l’ambitieux projet de rénovation-agrandissement de leur Musée d’art et d’histoire, soumis au vote populaire le week-end dernier. Ils se montrés décidément bien ingrats envers le généreux mécène qui avait mis cette clause architecturale au prêt de deux collections exceptionnelles. Le résultat a de quoi décourager les partisans du changement, autant que les amateurs de culture (qui ne sont pas toujours les mêmes).

Inaudibles

Mais qu’est-ce qui n’a pas fonctionné pour rendre ainsi inaudibles les arguments en faveur du projet? Peut-être bien l’entassement pyramidal des questions qu’il posait. Sur quoi a-t-on vraiment voté dimanche? La mise en valeur des collections certes, mais lesquelles, celles du MAH ou celles de Jean Claude Gandur? Le bâtiment et sa structure – le souci du contenant prenant ainsi le pas sur celui du contenu? L’honnêteté du partenariat public-privé? Le profil du collectionneur? Ou, as dans la manche des opposants, le coût final de l’opération pour la collectivité? Dans ce brouhaha, rien d’étonnant à ce que les intérêts supérieurs de l’art aient eu de la peine à se faire entendre. Et que l’enjeu réel se soit vu finalement occulté.

Eclatement

Qu’est-ce, en effet, qu’un musée aujourd’hui ou, si l’on préfère, «pour demain»? Plus concrètement: que faire de toutes ces collections patrimoniales qui dorment dans nos salles d’exposition ou dans nos caves, face à une population qui change et qui ne sait pas forcément qu’en faire? A sa manière, l’échec du nouveau Musée d’art et d’histoire de Genève a prouvé l’éclatement du public, et la difficulté de dire simplement «c’est beau» devant les œuvres.

Il y a quelques décennies, Nathalie Sarraute a exploré les points aveugles de cette petite expression, qu’on pourrait croire anodine, dans une pièce intitulée, justement, C’est beau (1972). Beau, ça l’est sûrement, mais le mot a parfois du mal à sortir. Et une fois là, il arrive qu’il gâche tout. Un noyau familial (père, mère, fils) ergote autour d’une gravure et finit par se déchirer. Le père voudrait transmettre au fils l’émotion artistique qu’elle provoque (en lui), le fils n’en veut rien savoir et la mère tente de les raccommoder comme elle peut.

Lui. – C’est beau, tu ne trouves pas? Elle, hésitante. – Oui…

Lui. – Tu ne trouves pas que c’est beau?

Elle, comme à contrecœur. – Si… si…

Lui. – Mais, qu’est-ce que tu as?

Elle. – Mais rien. Qu’est-ce que tu veux? Tu me demandes… Je te réponds oui…

Lui. – Mais d’un tel air… tellement du bout des lèvres… comme si c’était une telle concession. (Inquiet:) Tu n’aimes pas ça?

Elle. – Mais si, j’aime, je te l’ai dit… Mais juste maintenant… tu ne veux donc pas comprendre…

Lui. – Non, en effet, je ne comprends pas…

Incommunicabilité

Le sentiment de l’art se révèle ainsi pour ce qu’il est sans doute au fond, à savoir l’arbre qui cache la forêt, un mur protecteur contre des complications plus vastes qui l’empêchent parfois de s’exprimer: l’éloignement des générations, le divorce des cultures («haute» et traditionnelle d’un côté, «jeune» et populaire de l’autre), l’incommunicabilité des affects, les luttes des individus entre eux.

Chez Sarraute, le tout se résout pour finir – mais ce n’est qu’une trêve, on le devine – par un hypocrite et consensuel «c’est chouette». A Genève, à défaut d’esthétique, on a préféré se retrouver autour d’un «c’est cher» fédérateur, qui ne clarifie pas pour autant l’avenir. Reste à voir maintenant qui payera l’addition.


Nathalie Sarraute, C’est beau, Gallimard.

Publicité