ESSAI

Nations: la clé du succès

Qu’est-ce qui donne la prospérité et la force aux nations? Pour Daron Acemoglu et James A. Robinson, la réponse est politique: les gagnants sont ceux qui partagent le pouvoir dans des institutions pluralistes favorisant la concurrence

Genre: ESSAI
Qui ? Daron Acemoglu et James A. Robinson
Titre: Why nations fail.The origins of power, prosperity and poverty
Chez qui ? Profile Books, 530 p.

Voici un livre dont on parle beaucoup dans le monde anglo-saxon. Ses auteurs sont, d’une part, Daron Acemoglu, professeur d’économie au Massachusetts Institute of Technology et, de l’autre, James A. Robinson, professeur de science du gouvernement à Harvard.

Leur ouvrage Why Nations Fail (Pourquoi les Nations périclitent) tente de répondre à une question simple, de portée universelle: comment se fait-il qu’il existe de telles disparités économiques entre les différents pays du monde? Quelles sont les causes de ces disparités et de ces inégalités? Leur réponse pourrait tenir en une variante du slogan dont Bill Clinton se servit avec succès lors de sa campagne de 1992 contre George Bush (senior): It’s the politics, stupid! (Clinton, lui, affirmait: It’s the economy, stupid! )

Les pays sont riches dans la mesure où ils possèdent des institutions politiques pluralistes qui encouragent à la fois l’investissement des particuliers, la compétitivité et l’innovation technologique. Ces institutions, Acemoglu et Robinson les nomment inclusive, on serait tenté de traduire simplement par «démocratiques». En cela, elles s’opposeraient aux institutions qu’ils qualifient d’ extractive, c’est-à-dire les institutions dans lesquelles une minorité a confisqué le pouvoir et aligne la forme de son gouvernement sur son intérêt économique particulier, au détriment non seulement du plus grand nombre mais aussi de l’innovation technologique.

Bien entendu, les auteurs ne sont pas les premiers à poser la question, et l’un des mérites de leur livre est d’avoir consacré tout un chapitre aux hypothèses que d’autres ont avancées avant eux.

La première d’entre elles tend à voir avant tout les causes géographiques: les pays tempérés auraient en soi l’avantage sur les pays tropicaux, d’une part parce que la température y favorise un travail plus régulier et de l’autre parce qu’ils sont à l’abri des maladies tropicales. Faux, répondent-ils, en citant l’exemple du Botswana, de la Malaisie ou de Singapour.

La deuxième est de nature culturelle. Certaines cultures encourageraient le travail, d’autres la paresse. Là encore, mieux vaudrait comprendre que cette «paresse» est déterminée, à l’origine, par le fait que les peuplades incriminées ont été longtemps sujettes à un régime autoritaire dans lequel l’individu, réduit à un statut de servilité, n’avait aucun intérêt à s’investir dans son travail.

La troisième hypothèse est celle de l’ignorance. Certains pays seraient pauvres par ignorance des mesures à prendre pour redresser leur situation économique. Faux, là encore. Cette ignorance supposée ne fait ou ne ferait que masquer une volonté d’accaparement de la part de la minorité profiteuse.

Bien loin de se situer sur le seul plan des idées générales, l’intérêt de cet ouvrage est qu’il repose sur une documentation large et diversifiée non seulement de l’état économique du monde actuel, mais aussi de l’histoire qui a mené à lui. Les auteurs appuient leur démonstration aussi bien sur la croissance et le déclin de la Rome antique, sur la Venise du Moyen Age et de la Renaissance que sur l’Angleterre du XVIIe siècle, voire la Chine et le Japon des XIXe et XXe siècles.

Pourquoi la Corée du Nord appartient-elle aux pays les plus pauvres du monde tandis que la Corée du Sud appartient aux plus riches? Pourquoi, pour prendre un exemple plus restreint sur lequel ils ouvrent leur livre, dans la petite ville de Nogales, située à la frontière entre le Mexique au Sud et l’Etat de l’Arizona au Nord, le revenu des habitants vivant au Nord est-il trois fois celui de ceux vivant au Sud? Pourquoi était-ce à l’Ouest que l’Allemagne des années 1960 était prospère, et pas celle de l’Est? Dans tous les cas, la réponse serait la même. A cause des institutions politiques, lesquelles gouverneraient l’économie pour le bien, dans le cas où elles seraient inclusives , pour le mal, dans le cas où elles seraient extractives.

Comme on le voit, la thèse des auteurs est largement dichotomique. C’est là à la fois sa force et sa faiblesse. Sa force, parce qu’il ne viendrait sans doute à l’idée de personne de mettre en question la description que les auteurs font de l’accaparement des richesses, par exemple en Afrique, par une minorité n’ayant d’autre souci que de s’enrichir toujours plus, pas plus que celle des mécanismes qui permirent autrefois aux parlementaires anglais ou aux marchands de Venise d’imposer des formes de gouvernement propices à leurs affaires comme à celles de leurs concitoyens. Sa faiblesse parce que les notions même d’ inclusive et d’ extractive sont si floues, en dernier ressort, qu’elles peinent à être vraiment opératoires.

Inclusive veut dire, en gros, démocratique, extractive élitaire, ou oligarchique. Un historien de l’économie ferait sans doute remarquer que dans de très nombreux cas et dans de nombreuses époques, c’est la coexistence de mécanismes démocratiques et oligarchiques qui fut la clef d’un développement économique, et que la réussite ou l’échec d’un pays ne découle pas simplement et automatiquement de la forme de ses institutions politiques.

Le cas de la Chine contemporaine s’impose presque à la manière d’un contre-exemple. Selon les critères adoptés, la Chine est tout sauf inclusive , elle n’en est pas moins une réussite économique extraordinaire. Peut-on, comme les auteurs, se borner, devant ce constat, à avancer que cette réussite ne durera pas?

Plutôt que de trancher, mieux vaut conclure en soulignant un dernier point. Parmi les notions qu’Acemoglu et Robinson avancent pour célébrer les institutions inclusives se trouve la notion de creative destruction , de destruction créative. Lorsque, par exemple, un ingénieur invente une machine révolutionnaire (la machine à vapeur, le métier à tisser, etc.), il bouleverse ou menace de bouleverser un état de choses économique. Ce qui paraît certain, c’est, en effet, que les régimes autoritaires tendent à prohiber le potentiel de progrès ainsi représenté. Que l’inclusivité soit ce qui permet au changement d’intervenir est sans doute ce qu’il faut défendre à tout prix.

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Daron Acemoglu et James A. Robinson

«Why nations fail»

«Les pays pauvres sont pauvres parce que les gens au pouvoir choisissent de créer cette pauvreté. Ils se trompent non par erreur ou par ignorance, mais à dessein»
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