Depuis la parution, il y a deux ans, du merveilleux Ronce-Rose (qui reparaît en poche), Eric Chevillard a donné à ses lecteurs bien des raisons de se réjouir: Détartre et désinfecte (Fata Morgana, 2017), Défense de Prosper Brouillon (Noir sur Blanc, 2017), Feuilleton (La Baconnière, 2018), tous ouvrages issus de son expérience de critique littéraire pour Le Monde des livres, autant de «défenses et illustrations de la langue française» contre ceux qui lui font du mal, amères et hilarantes. A quoi s’ajoute L’autofictif ultraconfidentiel (L’Arbre vengeur, 2018), soit dix ans de son blog quotidien réunis en un volume.

A cette occasion, il disait au Temps, le 27 janvier 2018: «La mauvaise foi est aussi sincère que l’aveu.» Sincère, il l’est certainement, le narrateur de L’explosion de la tortue, quand il tente de se défausser de sa culpabilité avec des arguments peu crédibles. A son retour de vacances, il assiste à la mort par dessiccation de sa tortue Phoebe, après que la carapace décalcifiée du reptile s’est brisée – crac – sous son pouce. «Un seul être vous manque est tout est dépeuplé», on le savait déjà depuis Sans l’orang-outan (Minuit, 2007): ce que l’homme inflige aux autres animaux excite la colère et ici la verve de Chevillard.

Culpabilité à la Rousseau

C’est la faute au vendeur de l’animalerie, au concierge effrayant, au fabricant de bouchons de baignoire, à sa compagne qui l’accuse, à la bête elle-même qui s’est laissée aller trop complaisamment. «Moi, je ne l’avais pas tout à fait tuée./Or, elle, elle mourut pour de bon.» Le coupable entonne aussi le grand air de la culpabilité à la Rousseau, depuis les exactions subies par Petit Bab, copain de classe martyr («ce qu’on a rigolé!»), jusqu’aux vieilles dames dépouillées de leurs biens. Mais ça, c’était pour la bonne cause: en rendant une visite intéressée à une de ces personnes âgées dont nous nous débarrassons dans des asiles, il découvre les ouvrages trop méconnus de Louis-Constantin Novat, auteur peu novateur du milieu du XIXe siècle.

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Voilà un nid pour ce coucou: «Cette œuvre attendait son heure. Elle attendait son auteur. Novat n’avait été qu’un exécutant zélé mais ingénu, un médium.» Au prix de quelques aménagements, il entend donner, sous son nom, une actualité posthume à un auteur sans postérité. Dans Démolir Nisard, Eric Chevillard s’acharnait sur un érudit pompeux contemporain de Novat. Ici, il s’emploie à «remolir» Novat.

Précision époustouflante

A l’instar de Chevillard dans Le désordre Azerty (Minuit, 2014), le narrateur pourrait déclarer: «J’écris toujours le même livre; seuls les mots changent.» Mais lui, ce sont ceux d’un autre qu’il réorganise. Hélas, son projet échoue: au profit d’un cuistre – race honnie –, on le dépouille de l’édition critique des œuvres posthumes de ce Louis-Constantin Novat, auteur qui pourtant lui appartient. Bref, tout va mal pour lui, assassin de tortue de Floride, plagiaire empêché. Ainsi va le récit en allers et retours d’une époustouflante précision entre le sort tragique de Phoebe et celui des livres de Novat.

Ce sont la nature et la littérature également maltraitées. L’art des enchaînements implacables est ici porté à l’extrême, lié à un vocabulaire choisi – connaissez-vous l’oribusier, l’alcool de cirse, l’oaristys? – et à des images prises au pied de la lettre. Les œuvres de Novat valent celles de Prosper Brouillon, tissées, elles, du pire de la littérature contemporaine: en un siècle et demi, les clichés n’ont pas beaucoup changé.

L’homme, ce lemming suicidaire

Le monde, disent les Chinois, «tient en équilibre sur le dos de quatre éléphants, eux-mêmes supportés par une tortue.» On comprend alors que le narrateur, cet alter ego de l’auteur, se hâte de colmater la carapace explosée. Trop tard. Désormais, privés de support, les quatre éléphants «nagent pesamment dans l’éther». Nous nous agitons, tels des lemmings suicidaires, à la surface d’un monde flottant. Nous ferions mieux de nous occuper de nos éléphants pendant qu’ils sont là. Et des hérissons, des hippopotames, des orangs-outans, des lézards sans queue, des écrivains négligés, des livres non lus.

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C’est le message pré-apocalyptique de Chevillard. Il le tient depuis longtemps, dans des livres très noirs – Choir, Sans l’orang-outan. Celui-ci est burlesque et savant – on voit passer discrètement Michaux intervenant à Honfleur, Flaubert et Don Quichotte, Thoreau, Pagnol. On rit beaucoup en s’émerveillant de la virtuosité.

Humour salvateur

Dans un final éblouissant, une Agence vend de la postérité à deux copistes à la Bouvard et Pécuchet, des auteurs en mal de reconnaissance. L’un d’eux se vante: «Il m’en vient en moyenne trois par jour.» Exactement comme à Chevillard qui, jour après jour, dans son blog, «L’autofictif», livre trois courts textes. Chaque année, ils sont réunis en ouvrage. Le onzième vient de paraître. C’est un réservoir de petits bonheurs d’écriture. On y trouve des choses vues ou entendues; des haïkus ironiques ou poétiques; des instantanés qui saisissent les absurdités du monde comme il va; des aphorismes; de petits feuilletons; et, rarement, les trouvailles de ses filles. On y retrouve l’obsession de la finitude exorcisée par l’humour, la précision du trait, la finesse du regard, le pessimisme et la colère tempérés par l’ironie.


Eric Chevillard
L’explosion de la tortue
Minuit, 256 p.

L’autofictif et les trois mousquetaires
L’Arbre vengeur, 216 p.


Citations:

«La carapace de Phoebe était devenue une de ces choses qu’on ne peut toucher sans dommage, comme l’aile du papillon, comme la prunelle de l’œil, comme la membrane extérieure de l’âme»

L’explosion de la tortue, p. 16

«Si tu donnes une souris blanche à ton boa, pourquoi ne donnerais-tu pas ta fille à ton tigre?»
p. 42

«On regrette parfois de ne pas être romancier»
p. 196

«Tout fout le camp, pas de meilleure définition du progrès»
L’autofictif et les trois mousquetaires, 25.04.2018

C’est le clin d’œil
qui lit
le haïku
30.11.2018