Les images sont tenaces. Dix ans après, elles continuent de hanter les consciences: les avions, les tours, le feu. Bien d’autres ont été prises juste après les attentats du 11-Septembre pourtant. Nous les connaissons moins. Le New -Yorkais Frank Schramm, par exemple, a destiné sa pellicule aux journalistes de la télévision chargés de commenter les événements en direct. Le Musée de l’Elysée lui consacre une exposition. Les portraits sont troublants, parce que l’émotion autant que la mise en scène sont palpables. Apprêtés, les envoyés spéciaux se ­concentrent avant de prendre l’antenne. Frank Schramm a figé ­l’entre-deux, la tension au milieu des derniers réglages.

Samedi Culturel: Quel fut votre 11-Septembre?

Frank Schramm: Je ne réalise pas que cela fait dix ans! Comme la plupart des gens, je me souviens parfaitement de ce que je faisais ce jour-là. J’étais à 500 mètres du World Trade Center (WTC), chez le physiothérapeute. Le ciel était magnifiquement bleu. Un coup de fil de la réception nous a avertis qu’un avion avait percuté un immeuble à Manhattan. Nous avons pensé à un petit avion de tourisme. Au sous-sol, il y avait un fitness avec des écrans de télévision; quelqu’un est venu nous chercher: «Il faut voir ça!» Nous sommes descendus et avons vu le deuxième avion percuter la tour. Nous ne savions pas qu’il y avait des passagers. Quelqu’un a parlé d’une attaque. La peur et l’incompréhension dominaient. Les gens ont commencé à sortir leurs téléphones, mais le contact ne passait pas. Je suis parti en direction du WTC; j’ai vu le feu, la fumée, les gens qui fuyaient. Ma femme, à ce moment-là, attendait des triplés. J’ai décidé de rentrer à la maison, elle n’y était pas. Je regardais par la fenêtre, tout était noir. J’entendais les hurlements des sirènes. J’ai eu l’impression qu’il se passait des heures avant que je n’entende son pas lourd dans les escaliers. Aujourd’hui, nos enfants ont presque 10 ans.

Pourquoi avez-vous décidé de photographier ces journalistes?

Les premières 24 heures, je n’ai pas pensé à photographier quoi que ce soit. Tout le monde cherchait ses proches ou des explications. Deux, trois jours après, ma sœur m’a informé qu’il y avait une foule de reporters en bas de chez elle. L’accès du WTC était interdit, alors ils se retrouvaient tous dans cette impasse, avec leurs plateaux improvisés et leurs camions. C’était fascinant. En tant que photographe de mode, j’ai toujours été captivé par la mise en scène, les lumières artificielles... Je ne ferais probablement pas les mêmes images aujourd’hui, avec le numérique. Mais à l’époque, je travaillais avec un moyen format Hasselblad, extrêmement lourd.

Vous n’avez pris aucun cliché du drame directement?

Je savais que d’autres le feraient, alors j’ai préféré me pencher sur le 9/12 plutôt que le 9/11. A l’époque, je devais déjà gérer beaucoup d’émotions. Mes parents allaient mal, ma femme attendait des triplés; je n’avais pas envie de photographier des débris et des images de disparus, mais j’avais besoin de faire quelque chose de ce désastre.

Les envoyés spéciaux ont-ils bien accepté votre présence?

Je demandais généralement la permission avant de prendre des photos. Un seul a refusé. Ils étaient une cinquantaine provenant de partout, la plupart sont restés deux mois. Je venais le plus souvent possible. J’ai été frappé par leur capacité de concentration. Les journalistes doivent être là, assurer, quelles que soient leurs propres histoires. C’est un monde à la fois solidaire et très compétitif. Je n’en ai jamais vu deux boire un café. Tous voulaient la meilleure histoire. L’autre chose étrange est qu’ils n’étaient pas directement à Ground Zero; ils étaient cantonnés hors de l’événement. Et lorsque je les photographiais, j’étais stupéfait de voir qu’il manquait les deux tours dans le ciel derrière eux.

Y avait-il une excitation, pour certains, à couvrir pareille actualité?

Les attentats du 11-Septembre ont été un événement historique. Pour la première fois, les Etats-Unis étaient attaqués sur leur sol. Mais je crois que les journalistes étaient là pour faire leur job, rien de plus. Ils étaient surtout très fatigués. Début novembre, un reporter de Chicago m’a dit que c’était son dernier direct. Il avait hâte de retrouver sa famille; il passait à autre chose.

Vous êtes connu pour vos photographies d’avions. Les avez-vous considérés autrement après 2001?

Bizarrement oui, mon regard sur les avions a changé après le 11-Septembre. J’avais commencé à les photographier en 1989. Lors d’un dîner dans un aéroport parisien, j’ai observé les zincs passer juste au-dessus de ma tête et je me suis dit qu’il fallait documenter cela. C’était une passion depuis l’enfance. Je connaissais tous les avions. J’appelais à JFK pour savoir à quelle heure précise le Concorde allait atterrir et je me mettais en route.

Quels ont été vos projets après 2001?

Je suis fasciné par la façon dont la photographie métamorphose le quotidien. La série House Sitters (2003-2006) transforme les insectes d’une maison déserte en curieuses créatures. Eyes Wide Open (2009-2010) rassemble des portraits étranges et subversifs réalisés avec des webcams. Je participe actuellement au projet Street Photography de la Photographers’ Gallery à Londres: une photo de rue par semaine.

Frank Schramm: Stand-ups – Reporting Live from Ground Zero, du 13 sept. au 20 nov. 2011, Musée de l’Elysée, Lausanne. Rens. www.elysee.ch

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Pauline Martin

Commissaire de l’exposition lausannoise

«En ayant les seules images sous les yeux, on voit la tensionsans savoirà quel événementon a affaire»