Corinne Desarzens. Poisson-Tambour. Bernard Campiche, 314 p.

Après deux volumes jumeaux parus à L'Aire en 2002 et dédiés l'un à l'herbe, l'autre aux araignées (Je voudrais être l'herbe de cette prairie et Je suis tout ce que je rencontre), Corinne Desarzens a choisi de changer d'éditeur avec Poisson-Tambour. Le titre mystérieux de ce livre écrit pour «rassembler les morceaux» de son frère Frédéric, qui s'est suicidé en se jetant sous un train le 7 mars 2004, fait sans doute écho au Poisson-Scorpion de Nicolas Bouvier, un de ses auteurs préférés, mais il lui a été plus sûrement dicté par la phrase de Charles-Albert Cingria, citée en épigraphe, évoquant «un coup de poing ou de nageoire sur le tambour de l'âme». Car Frédéric exerçait avec son frère jumeau Vincent la profession de pêcheur: ce que rappelle l'illustration de couverture (une marine de Nicolas de Staël) et les titres de la soixantaine de séquences du livre, de «Congre» à «Coup de nageoire».

Que sait-on de ses proches? Quasi rien, constate la narratrice au lendemain de la disparition brutale, mais attendue, de son frère. C'est ce «quelque chose de négligé, d'oublié, de presque perdu» qu'elle entreprend de dire, à petites touches, en remontant à l'enfance sétoise et à la suite lémanique de l'histoire familiale, comme dans une version personnelle de sa fresque d'Aubeterre. Au commencement, il y a la mère Gisèle, bientôt dite Hermeline ou Granny, et le père Jean-Pierre, un représentant en vins au poil de renard, dit le Petit Rat ou Grano. Ils ont une fille puis des garçons jumeaux, quatre ans plus tard. On se parle peu en famille, on ne s'embrasse pas («ce n'était pas dans nos usages»). Très tôt, la narratrice découvre que les mots sont «la seule façon d'échapper à ceux qui nous [ont] faits et d'entrer dans d'autres chambres, d'autres nuits, d'autres rues».

Plus tard, elle jugera sévèrement les siens: «Tout pour bien faire mais un gâchis annoncé. Le père fait des cadeaux, encore des cadeaux, pour supplier les autres, c'est-à-dire n'importe qui, de l'aimer. Il pose des lingots d'or sur la table en disant à ses fils qu'ils n'ont plus besoin de travailler. Il leur supprime l'envie, les idées, la débrouillardise, la curiosité, les couilles. Le vin tourne en spirale dans son verre. La mère s'enlise. Une autre spirale. Elle choisit ses fils, jusqu'à la lie. Qui peut bien la détrôner? La fille s'en va, tremblant déjà aux paroles de la mère-araignée sur le point de jeter son filet, quand elle vient en visite.»

Dans un des passages en italique qui jalonne le récit pour donner à entendre la voix décalée de Frédéric, Corinne Desarzens lui fait dire qu'elle «écrit des histoires illisibles». Vraiment? Disons que le pêle-mêle baroque qui est sa marque de fabrique convient bien à cette remémoration familiale. La narratrice séduit en parlant grands vins, chat sauvage ou art de la pêche, sans perdre le fil de la lente descente aux enfers, à travers mille digressions, du plus fragile des jumeaux. Seule la maladie distingue ces deux «rugueux raffinés», si semblables dans leur incapacité à devenir adultes (à presque 48 ans, ils vivent toujours chez leurs parents): Frédéric souffre d'une schizophrénie qui le rend violent et suicidaire.

«Je n'arrive pas à ne plus l'aimer», écrit Corinne Desarzens à la fin de son récit, sans qu'on sache si elle parle de son frère ou du train qui a haché la vie de Frédéric. De même que la Métairie désigne à la fois la maison natale et la clinique qui accueille Frédéric, de même la métaphore ferroviaire double-t-elle ici la métaphore ichtyologique: Navigation par gros temps, ce titre d'un livre abandonné dans un TGV résume ainsi toute une vie.