Essai. Nazis de corps et de mots

Un an et demi après «Les Bienveillantes», Jonathan Littell publie un petit livre étrange et passionnant sur le fasciste belge Léon Degrelle. Une clé? Pas tout à fait.

Jonathan Littell. Le Sec et l'humide. Une brève incursion en territoire fasciste. Gallimard. 143 p.

Qui était Léon Degrelle? Un fasciste belge, membre du mouvement rexiste qui a envoyé 21 députés au Parlement de Bruxelles en 1936, engagé dans la Légion Wallonie et dans les Waffen-SS pendant la guerre, combattant sur le front russe, né en 1906 et mort dans son lit à Málaga en 1994. Quelque dix-huit mois après la parution des Bienveillantes, Jonathan Littell publie un petit livre consacré à cet admirateur de Hitler, et à l'ouvrage qu'il consacra lui-même à ses aventures militaires et politiques, sans regrets ni remords, La Campagne de Russie (première édition en 1949, réédité en 1987). Avec un titre et un sous-titre déconcertants: Le Sec et l'humide, Une brève incursion en territoire fasciste.

Après la très longue et très éprouvante incursion dans le cerveau et dans la vie de Max Aue, le narrateur des Bienveillantes, pourquoi parler d'une «brève incursion» à propos de ce livre sur Léon Degrelle? Au cours de ses énormes travaux préparatoires, Jonathan Littell avait rencontré deux personnages. Léon Degrelle, dont on voit quelques rares fois passer la silhouette au deuxième plan des Bienveillantes. Et un sociologue allemand né en 1942 dont le père fut employé des Chemins de fer, Klaus Theweleit, auteur de Männerphantasie, un livre paru en 1977 et non traduit en français, une tentative d'analyser «la structure mentale de la personnalité fasciste» (écrit Littell) à partir de romans, mémoires et journaux de vétérans des Freikorps, ces milices d'extrême droite créées après la Première Guerre mondiale, employées notamment dans les combats contre les révolutionnaires allemands.

«Le fascisme est un mode de production de réalité […] pas une question de forme de gouvernement ou de forme d'économie, ou un système quel qu'il soit», dit Klaus Theweleit dans Männerphantasie. Selon Theweleit lu par Littell, le «modèle freudien du Ça, du Moi et du Surmoi, et donc de l'Œdipe, ne peut pas lui être appliqué, car le fasciste, en fait, n'a jamais achevé sa séparation d'avec sa mère et ne s'est jamais constitué un Moi au sens freudien du terme». Il se protège par une «carapace» qui maintient à l'intérieur pulsions et désirs; et les dangers dont il se sent menacé prennent la forme du féminin et de «tout ce qui coule». Il adopte alors une stratégie que Theweleit appelle la «maintenance du Moi».

Dans Le Sec et l'humide, Jonathan Littell analyse le texte de Léon Degrelle à la lumière des propos de Klaus Theweleit en opposant terme à terme ce qui se rapporte à l'image du Moi fasciste et à l'image de ce qui (ceux qui) le menace. Le corps fasciste est rigide, sec, tenu. Ce qui le menace est humide, coule, se répand, se délite, se liquéfie, pourrit… D'Adolf Hitler vu par Léon Degrelle, il dit: «Le Chef des forces du Sec, nimbé de magnésium, a des yeux extraordinairement vifs, qui brillent d'une flamme étrange, il est ardent, son corps est net, droit comme un pin, le feu vit près de lui et il s'en va sous les sapins.» L'analyse, que Littell songea à sous-titrer Anatomie d'un discours fasciste, est d'autant plus éloquente qu'elle est accompagnée par de nombreuses photographies de Degrelle, de scènes de guerre et de documents de propagande.

On comprend mieux la volonté fasciste d'anéantissement de ce qui menace pratiquement et symboliquement le Sec, c'est-à-dire le corps fasciste et le langage constitué aux fins de maintenance de son Moi; la nécessité vitale de cet anéantissement dont l'origine n'est pas simplement idéologique mais plus profondément enracinée. On comprend mieux le pouvoir de sidération du discours nazi et la façon dont il a obtenu l'adhésion car il ne s'adresse pas à l'esprit mais au corps tout entier. On comprend mieux enfin, sans jurer qu'elle est aboutie, l'entreprise littéraire de Littell dans Les Bienveillantes, dont la narration est pleine d'une dualité discursive que la lecture ne permet pas d'attribuer à la double personnalité de Max Aue, puisqu'elle est précisément unifiée par cette dualité.

Jonathan Littell n'est pas le premier à évoquer le rôle du langage, et grâce au langage celui du corps tout entier, dans l'asservissement nazi – avant lui, il y a eu les travaux de Victor Klemperer sur la langue du IIIe Reich ou ceux de Jean-Pierre Faye sur les langages totalitaires.

Après tant d'entretiens où il ne se dévoilait pas, il propose une relecture féconde des Bienveillantes. A partir de son étude de La Campagne de Russie de Léon Degrelle, il esquisse des pistes en direction d'événements plus récents et d'inquiétantes figures du Sec, de l'Irak aux enfants soldats d'Afrique, du Rwanda aux terrorismes suicidaires d'aujourd'hui.

Il permet surtout de se rappeler, dans l'océan des livres sans écriture, ce que la littérature en tant qu'expérience ouverte du langage apporte à la compréhension du monde.

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