Eric Vuillard est écrivain et cinéaste. Ouvrant L’Ordre du jour, son dernier roman, le lecteur se rend compte illico de son sens aigu de la mise en scène. Dans L’Ordre du jour, à la manière d’un scénariste, Eric Vuillard construit ses chapitres comme autant d’images et de séquences fortes. S’il cite les Mémoires de Churchill, Le Dictateur de Chaplin est aussi là, dans ce récit qui fait l’inventaire des lâchetés, compromissions et vilenies, qui concourent à l’avènement du régime nazi et à l’annexion de l’Autriche le 12 mars 1938.

Capitulation

Il le fait avec art. Pour preuve, L’Ordre du jour occupe, avec L’Art de perdre d’Alice Zeniter (Flammarion), Bakhita de Véronique Olmi (Albin Michel) et Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel (Gallimard), le dernier carré de prétendants au Goncourt. Fin du suspense le 6 novembre.

Eric Vuillard, dans ce court récit, s’empare de détails de l’histoire, de rencontres fortes où face à la force brute, aux puissances de l’absurde, des hommes ont capitulé. Pas tout de suite, pas entièrement, mais lorsqu’ils ont résisté, il était trop tard.

Chemin de croix

Première image: 24 costumes trois pièces endossés par 24 magnats de l’économie allemande. C’est le «nirvana de l’industrie et de la finance» qui rencontre le Führer le 20 février 1933 et verse son obole au succès du national-socialisme. Second tableau. L’aristocrate et homme politique britannique Halifax, alors lord président du Conseil, rencontre Goering en 1937. Partie de chasse, repas, brève entrevue avec Hitler, puis un rapport à Londres, au retour, très favorable aux «forces puissantes» à l’œuvre en Allemagne.

Le morceau de choix est encore à venir. Eric Vuillard se délectera, de séquence en séquence, du chemin de croix du malheureux Kurt von Schuschnigg, chancelier fédéral autrichien, convoqué à Berchtesgaden pour organiser la mainmise des nazis sur son pays. L’écrivain l’observe se débattre jusqu’à l’Anschluss, entre sa visite à Hitler, le 12 février 1938, et l’annexion de l’Autriche, un mois plus tard. Il y aura encore un repas à Downing Street avec Ribbentrop – c’est là qu’on croise Churchill et Gustav Krupp rencontrera une foule de fantômes. En forme d’épilogue, l’auteur notera que, nonobstant l’histoire – et son tragique «mélange de ridicule et d’effroi» –, les affaires continuent.

Coups de projecteur en série

Voici donc une série de coups de projecteur, de gros plans sur certains détails de la montée du nazisme. Parfois, le doute affleure et on se dit qu’il est aisé de rendre compte de façon piquante d’épisodes historiques, confortablement installé quelques décennies plus tard. Mais l’écriture est impeccable, brillante même, maniant la métonymie, l’ellipse et l’ironie avec maîtrise.


Eric Vuillard, «L’Ordre du jour», Actes Sud, 150 p.