Les parois de l'immense halle polyvalente qui accueille les œuvres de la défunte RDA sont couvertes de toiles suspendues en rangs serrés, les unes au-dessus des autres dans un accrochage assez pervers qui annule les différences et réduit les tendances artistiques les plus diverses à un magma indigeste de formes et de couleurs. Depuis le début du mois de juin, quelques rectangles blancs trouent ce tissu: des artistes outrés sont venus récupérer leurs toiles de force.

On peut les comprendre: leur travail a été utilisé par le concepteur Achim Preiss pour illustrer une théorie selon laquelle l'art de la RDA appartient à l'histoire et n'a pas survécu à l'Etat qui l'a engendré. C'était oublier que si cet art est mort, les artistes survivent et protestent. Les créateurs du nouvel Etat, dit Achim Preiss, étaient souvent les héritiers directs de l'esthétique du Reich et ils ont perpétué un style issu du XIXe siècle, ce que démontrent d'ailleurs les grandes compositions utopiques, glorifiant le travail et l'ouvrier, qui peuplent de leur discours tonitruant la première partie de l'exposition.

D'autres artistes sont revenus d'exil à la recherche d'une nouvelle utopie, en quête d'un Etat qui sache soutenir des créations novatrices et dérangeantes. Mais la révolution mange ses enfants: le stalinisme a éliminé ces recherches «décadentes» tout comme le nazisme avait condamné l'art «dégénéré». C'est donc des formes conventionnelles, lourdement chargées de symboles et de clichés, qui ont triomphé avec le réalisme socialiste, qui est tout sauf réaliste dans l'image qu'il donne du travail et de la société.

Mais l'identification avec l'art nazi n'est pas totale: les toiles collectionnées par Hitler évitent toute propagande tandis que les artistes de la RDA ont pour mission de populariser le discours politique. Ils sont coupés du marché privé des galeries et des collectionneurs, livrés à l'Etat ou condamnés à la clandestinité. Le peuple pour lequel ils sont censés travailler est loin d'eux, attiré par les productions américaines auxquelles il n'a pas accès.

Quant aux artistes qui travaillent dans la marge, ils sont souvent réduits à copier ce qu'ils perçoivent des modes occidentales. L'accrochage de l'exposition de Weimar donne à voir cette confusion. Il se veut constat d'échec des systèmes totalitaires à créer leurs propres critères esthétiques et acte de décès de la modernité, à l'Est par censure, et à l'Ouest par extinction du combat entre conservateurs et révolutionnaires. C'est un discours déprimant, insultant pour les artistes mais historiquement intéressant.

Achim PREISS, Abschied von der Kunst , des 20. Jahrhunderts, Commentaire des expositions.

VDG, 213 p.