Le nazisme aurait-il gagné si les parlementaires allemands avaient su faire des compromis?

En écho à «Die deutsche Katastrophe» de Friedrich Meinecke paru en 1946, l’historien français Nicolas Patin examine, dans «La Catastrophe allemande», sa thèse de doctorat, le parcours des 1674 députés qui siégèrent sous la République de Weimar. Dès le début, les clivages de classe et l’amertume de la défaite pourrissent le débat, et l’esprit du consensus y est mort-né

Genre: Histoire
Qui ? Nicolas Patin
Titre: La Catastrophe allemande 1914-1945
Chez qui ? Fayard, 330 p.

Il y a plusieurs choses intéressantes dans l’ouvrage de Nicolas Patin, La Catastrophe allemande 1914-1945, qui reprend en français le titre de l’ouvrage du célèbre historien allemand Friedrich Meinecke, Die deutsche Katastrophe paru, lui, en 1946. Cette nouvelle «guerre de Trente ans» (de Gaulle), qui déchira l’Europe tout au long de la première partie du XXe siècle, est envisagée ici avant tout dans l’optique du destin que l’histoire réserva aux 1674 députés qui siégèrent au Reichstag entre 1919 et 1933. Si grande est d’habitude l’importance qu’on réserve aux dimensions idéologique et militaire du IIIe Reich qu’on peut en effet oublier que le régime qui le précéda et dont il est issu – la République de Weimar – était un régime parlementaire que rien ne destinait a priori à céder la place à la dictature que l’on sait.

Les trois parties principales de l’ouvrage de Patin décrivent une sorte de tragédie à trois temps. Le premier temps est celui de la Première Guerre mondiale. Cette guerre est d’abord vécue paradoxalement comme le rêve d’une harmonisation des composantes en vérité très hétérogènes qui structuraient la société de l’Empire allemand: la noblesse, la bourgeoisie et la classe ouvrière. La hiérarchie militaire reflète la structure sociale: sans même parler de l’empereur, les chefs de l’armée appartiennent en grande partie à la noblesse, les officiers sont issus de la bourgeoisie tandis que les soldats sont des travailleurs. Très vite, ces clivages – politiques autant que religieux (catholiques et protestants) ou encore régionaux (urbains et ruraux) – vont s’accentuer de telle sorte qu’une fois dissipée l’euphorie initiale et l’Allemagne placée devant la réalité de la défaite, ils vont s’inscrire pour ainsi dire tels quels dans la composition d’un parlement qui semble ainsi voué dès le départ à devenir un théâtre d’affrontements plus qu’un lieu de négociations et de consensus politiques. Patin note très bien que «l’Assemblée constituante, censée incarner le nouveau régime, est donc en grande partie un héritage de l’Empire, où les partis – mais aussi un certain nombre des hommes – sont les mêmes qu’avant la révolution et la guerre. La division des élites se reproduit et l’incapacité au compromis, trait majeur du parlementarisme sous l’Empire, persiste, alors même que le compromis est devenu une condition nécessaire à la bonne marche de la République».

Le deuxième temps est donc celui de la République de Weimar, envisagée ici avant tout sous l’angle du jeu des partis, et en particulier des partis extrémistes. Ce que Patin y met en évidence de plus intéressant, c’est l’instrumentalisation politique de la mémoire, et notamment de la mémoire de la guerre par ces partis. Rien d’étonnant à cela: une grande proportion des députés s’est battue entre 1914 et 1918.

Mais la guerre n’est pas la même, même dans la mémoire, si elle est vécue par un soldat ou un général, si l’on y voit le résultat des contradictions internes d’un capitalisme fondé sur l’exploitation des ouvriers ou l’aspiration légitime des ambitions nationales. L’expérience commune cesse vite d’être une expérience partagée, chaque camp accusant l’autre d’être à l’origine d’une défaite d’autant plus humiliante qu’elle a laissé le pays à la merci de «l’ennemi», comprenons des puissances victorieuses qui ont dicté les conditions très dures du Traité de Versailles. La «crise parlementaire» qui en résulta s’explique par là sans peine.

Le troisième temps de la tragédie, c’est l’usurpation puis la destruction de la légitimité parlementaire au profit de la dictature du seul parti nazi. Comme le montre Patin, l’objectif des nazis n’est nullement de dominer la composition du parlement (comme le voulaient les autres partis, et même le KPD, le Parti communiste allemand), il est de le soumettre puis de le dissoudre. Les moyens employés relèvent au premier chef de la violence. Puis de la propagande idéologique. L’auteur a sûrement raison de suggérer que l’une des raisons du succès du NSDAP est d’avoir compris, à la différence des autres factions politiques, que l’Allemagne n’était plus dans l’ère de la société de classes mais dans celle de la société de masse. L’incendie du Reichstag marque en ce sens une césure symbolique.

L’intérêt principal de l’ouvrage de Patin est d’avoir adopté cette perspective parlementaire qui, grâce à l’étude du sort personnel que connurent un certain nombre de ces 1674 députés, éclaire bien le destin intérieur de l’Allemagne. Certes, cette perspective, d’autres historiens, en Allemagne, l’avaient déjà largement esquissée, et Patin n’est pas réticent à reconnaître la dette qu’il a contractée envers eux. Le seul vrai reproche que j’aie pour ma part à adresser à ce livre est d’avoir choisi d’ignorer, de manière systématique, le contexte de crise économique dans lequel la République de Weimar eut à se débattre, surtout dès 1929 et qui explique en profondeur l’attrait que la propagande nazie put exercer sur le peuple allemand.

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Nicolas Patin

«La Catastrophe allemande 1914-1945», p. 164-165

«Le parti nazi voulait conquérir la rue; il tenta aussi d’écraser l’Assemblée. La logique de son obstruction était de détruire la limite qui existait entre l’espace du sacré et l’espace du profane et de faire circuler les formes de la violence»