Voici Noël, ô douce nuit… Le cinématographe n’a pas mis long avant d’entonner le tendre cantique. La célébration commence en 1898 avec Santa Claus, un document d’une minute et seize secondes sur la nuit étoilée. La bonne montre la cheminée à deux enfants sages et les met au lit. Les chérubins s’endorment aussitôt. Alors le Père Noël s’introduit dans la cheminée, glisse quatre friandises dans les chaussettes des bambins, leur adresse un discret baiser et s’éclipse au matin. Quel bonheur au réveil!

Répertorié comme le «premier film de Noël», ce court métrage annonce des œuvres qui par milliers célèbrent l’esprit de Noël à grand renfort de vin chaud, de dinde aux airelles et de Christmas pudding avec Jingle Bells à fond les baffles…

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Ces films onctueux comme une crème de marrons, grisants comme un porto millésimé, assurent leur quota de bons sentiments, comme Christmas in Connecticut («Quand le Père Noël amène à une célibataire un chéri, un mari – et deux bébés pour Noël!») ou assument leur message d’espérance, à l’instar de La Vie est belle, de Frank Capra, dans lequel un ange vient en aide à un désespéré et la solidarité s’impose entre gens de bonne volonté.

Chantez hautbois!

La typologie des «films de Noël» est complexe. L’appellation recouvre plusieurs genres ­ – drame, comédie sentimentale, satire, merveilleux, dessins animés – déclinables en trois grandes catégories: 1) les films célébrant l’esprit ou la mythologie de Noël, 2) les films dont l’action se déroule le 24 décembre pour le meilleur ou le pire, 3) les films qui font du bien à l’âme.

La référence indiscutable du premier classement est A Christmas Carol de Dickens. La miraculeuse métamorphose d’un grippe-sou pathologique a été adaptée en images de synthèse par Robert Zemeckis (Le Drôle de Noël de Scrooge). Ce réalisateur a aussi consacré un reportage aux activités du Père Noël dans Le Pôle Express, une autre abomination visuelle. Chantez hautbois, résonnez musettes! La magie de la douce nuit frôle l’hyperglycémie dans un émouvant conte comme La Romance de Noël, démontrant que le plus doux des cadeaux, c’est l’amour.

La féerie peut s’accommoder d’un rien de punk attitude. Alain Chabat met du poil à gratter dans la houppelande d’un Père Noël venu acheter de l’aspirine pour ses lutins (Santa & Cie). Dans Le Sapin a les boules, un chat s’électrocute sur une guirlande… Les films d’animation ne sont pas en reste: Mission: Noël en fait voir de toutes les couleurs à l’homme en rouge et, dans Super Noël, le merveilleux barbu tombe du toit. De loin, avec sa fourrure verte, on pourrait le confondre avec un sapin, mais il est acide comme un cornichon et urticant comme une chenille: c’est le Grinch. Ce troll hargneux a Noël dans le collimateur et fait tout pour gâcher la fête. Quant à Jack Skellington, un squelette de Halloween, il kidnappe le Père Noël pour le remplacer dans L’Etrange Noël de Mr. Jack, de Tim Burton.

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Dimension régressive

Il est à noter que le cinéma américain se concentre principalement sur quatre dates, la Saint-Valentin, Halloween, Thanksgiving et Noël. Le dernier rendez-vous du calendrier est un bon prétexte pour un peu de sociologie familiale relevée d’une éventuelle touche de subversion, car Noël a sa face sombre. Les cambrioleurs s’introduisent dans la maison (Maman, j’ai raté l’avion), les gremlins mettent le souk sous le sapin, le Père Noël est une ordure, la famille implose dans l’extraordinaire Conte de Noël d’Arnaud Desplechin. Sans oublier les terroristes qui frappent dans Piège de Cristal. Car oui, le premier titre de la franchise Die Hard est «un Christmas movie, complet. Vous saviez qu’il y a trois chants de Noël sur la bande-son alors qu’il n’y en a que deux sur celle de White Christmas?», s’amuse The New Yorker.

Redevenons sérieux pour observer que le concept de «film de Noël» inclut une dimension régressive indéniable. Il implique une exigence de confort et souscrit au cocooning avec deux sucres. Il se confond avec le feelgood movie dans la troisième catégorie. Sur son site, Marie-France donne du genre une définition relevant de l’esthétique publicitaire pour chocolats surfins: «Les fêtes de fin d’année nous permettent de passer du temps en famille mais également de prendre du temps pour soi. On décore son intérieur, on se prépare des biscuits de Noël, des boissons chaudes et on se glisse sous un énorme plaid sur le canapé, devant un film de Noël.»

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Puis le magazine féminin ouvre son Top 26 des stollen movies. La liste est hétéroclite. Elle rassemble, assortis de commentaires cinéphiles pointus, le récent Last Christmas, l’incontournable La Vie est belle («Celui en noir et blanc qui est plein d’humanité!»), The Holiday qui ne se passe pas à Noël mais «donne envie de partir en vacances… et de trouver l’amour!», Love Actually, film choral dans lequel les destins se croisent à Londres et la fleur bleue croît entre le Bœuf et l’Ane gris, et encore, pour rigoler, Le Sapin a les boules ou Les Bronzés font du ski, un film qui se passe certes pendant les vacances de neige mais se préoccupe semble-t-il davantage de fougne que de Nativité…

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Cinq films pour les Fêtes

Le plus émouvant: «La Vie est belle» (Frank Capra, 1946)

Croyant avoir raté sa vie, au bord du suicide, George Bailey (James Stewart) est sauvé par un ange lui montrant à quoi ressemblerait sa petite ville sans son empathie et son altruisme. Chef-d’œuvre absolu.

Le plus musical: «Noël blanc» (Michael Curtiz, 1954)

Deux vétérans de la Seconde Guerre (Bing Crosby et Danny Kaye) montent un numéro de music-hall dans l’auberge de leur ancien général. La chanson titre, White Christmas, a été interprétée pour la première fois par Crosby en 1941.

Le plus consensuel: «Love Actually» (Richard Curtis, 2003)

Parmi la légion de comédies romantiques à l’intrigue prévisible, celle-ci est la moins lénifiante. Parce qu’elle est réalisée par un excellent scénariste, parce qu’il s’agit d’un film choral, parce que son casting est royal.

Le plus social: «Tokyo Godfathers» (Satoshi Kon, 2003)

Trois clochards découvrent, le soir de Noël, un bébé. Librement inspiré de John Ford (Three Godfathers, 1948), ce dessin animé se déroulant dans un Tokyo enneigé est un conte à l’humour tendre doublé d’une virulente satire sociale.

Le plus trash: «Bad Santa» (Terry Zwigoff, 2004)

Produite par les frères Coen, une comédie qui met en scène un voleur alcoolique et accro au sexe engagé par un magasin comme Père Noël. Cela fait aussi du bien de voir l’esprit de Noël dynamité. (Stéphane Gobbo)