Culture-Numérique

«Il ne faut pas opposer institutions culturelles prestigieuses et avant-garde» 

Conseillère de Jack Lang naguère, l'économiste de la culture Françoise Benhamou fait un sort à un certain nombre de clichés. Non, la culture numérique ne tue pas le spectacle vivant. Non, les collectivités publiques ne doivent pas choisir entre le soutien à l'opéra et celui à la création alternative

Une éminence à Genève. La Française Françoise Benhamou* est la conseillère du prince par excellence. Elle a accompagné Jack Lang lors de son retour au ministère de la Culture, au début des années 1990. Elle nourrit la réflexion de générations d’étudiants sur les liens entre économie et investissements culturels. Depuis vingt-cinq ans, cette économiste observe et aiguillonne la réflexion, de tribunes en ouvrages marquants – sur l’avenir du livre notamment. Invitée cette semaine à un débat par le département des affaires culturelles de la Ville, elle reprend au bond un certain nombre de lieux communs qui escortent les politiques culturelles.

Le Temps: En Suisse, les collectivités investissent beaucoup dans la culture. Faut-il choisir, particulièrement dans une période de crise économique, entre le soutien à des institutions de prestige et une politique tournée d’abord vers les besoins de la population?

Françoise Benhamou: Je ne crois pas qu’il faille choisir en ces termes. On a besoin de prestige, c’est évident. Il profite à la ville, à l’ensemble du pays. Mais une institution prestigieuse doit diversifier ses publics. Grâce à des outils numériques, un spectacle peut être filmé et mis à disposition sur Internet, pourquoi pas gratuitement. Le prestige ne signifie pas qu’il n’y a pas de démocratisation. D’un autre côté, il faut aussi développer des propositions artistiques d’une autre nature vers un autre destinataire. Ces poches de créativité nourriront un jour les grandes maisons. C’est là que les jeunes artistes débutent.

Et les expériences intermédiaires entre l’avant-garde et le prestige?

Le saupoudrage n’est pas satisfaisant. Il faut avoir des exigences et des critères. Le subventionneur peut exiger qu’un spectacle tourne par exemple. Qu’on soutienne des lieux très innovants oui, des lieux de prestige, oui aussi. Quant aux autres, il faut le faire dans la mesure du possible. Des spectacles qui ne se jouent que deux à cinq fois, ce n’est plus acceptable.

Est-il vrai qu’un franc investi dans la culture rapporte à l’économie?

C’est une vieille affaire. Quand François Mitterrand arrive en 1981 au pouvoir en France, il dit que tout franc investi dans la culture est un franc investi dans l’économie. Cela peut se vérifier en termes d’emplois culturels; mais aussi de tourisme engendré par une offre festivalière. Mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle on injecte de l’argent dans la culture. On mise sur elle parce qu’elle permet de mieux vivre ensemble. Dans les temps qui courent en France, on est sensible à cette question.

Est-ce que la culture contribue à la valorisation du sentiment d’appartenance à une ville?

Oui, cette dimension est très importante. L’exemple de Bilbao qu’on cite toujours est spectaculaire. Cette ville avait une très mauvaise image. L’effort culturel qui a été fait, avec le musée Guggenheim conçu par Frank Gehry, mais aussi le métro refait par Norman Foster, a changé l’image de la ville. C’est la même logique qui opère à Lens, cette ville ouvrière du nord de la France. On y a implanté un Louvre avec l’idée qu’on va changer son image. Mais est-ce que l’économie suit? Cela ne va pas de soi. Peu de restaurants ou d’hôtels se sont ouverts depuis.

Les investissements dans la culture favoriseraient l’intégration?

Pas si simple. Prenez le Grand Paris avec ses banlieues, notamment Saint-Denis, Aubervilliers. Le chômage y est important, la pauvreté aussi. Mais l’offre culturelle est forte si vous pensez à la présence du Théâtre Zingaro cher à Bartabas à Aubervilliers ou au Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis. Est-ce que tous ces établissements sont fréquentés par la population locale? Sans doute assez peu. Ils le sont par les écoles. Mais est-ce que les enfants y amènent ensuite leurs familles? C’est ce pari qu’il faudrait faire. Au musée du Met à New York, on donne aux enfants qui viennent avec leurs classes une entrée gratuite pour leurs parents.

Est-ce qu’il y a des politiques culturelles de villes exemplaires?

Oui, mais elle correspondent à chaque fois à la spécificité d’un lieu. On peut citer Nantes qui a su transformer ses friches industrielles en sites culturels, le Lieu Unique par exemple né dans les anciens murs de la biscuiterie Lu. La région du nord de la France a elle aussi ouvert beaucoup de musées, profitant pour Lille de son statut de capitale européenne de la culture. Remarquez, et ce n’est pas un hasard, que ces villes ont de fortes populations estudiantines.

Les pratiques numériques tueraient le lien physique qu’on a avec la culture. Vrai ou faux?

Considérez l’industrie musicale. La dématérialisation a entraîné une chute dramatique de son chiffre d’affaires. Mais les salles de concert n’ont jamais été aussi pleines. On constate le même phénomène dans les librairies, voyez la multiplication des rencontres d’auteurs. Le numérique contribue à la diffusion des œuvres, mais appelle aussi une resocialisation.

*Françoise Benhamou, Politique culturelle, fin de partie ou nouvelle saison? édition de La documentation française, 2015.

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