Qu’est-ce qui est naturel et, en miroir, qu’est-ce qui ne l’est pas? Si la présence quasi irréelle dans certains sous-bois de blocs erratiques est bien le fait d’une évolution naturelle, nombre de paysages, des vignobles en terrasses du Lavaux à certaines prairies aménagées pour le bétail, sont le fait de l’homme. A l’enseigne du festival de photographie Alt.+100, le lac des Taillières propose à La Brévine une balade permettant, au travers d’une succession de petites expositions et installations, de se poser cette question: Naturel? Dès le parking situé juste avant cette petite étendue d’eau connue pour se transformer chaque hiver en patinoire naturelle, l’Américaine Jin Lee joue dans sa série Small Mountains avec notre perception. On croirait voir sur ses images de gigantesques montagnes, alors qu’il s’agit en réalité de tas de sel photographiés dans la banlieue de Chicago.

Sur l'édition 2019: La montagne, entre fascination et destruction

Delphine Burtin, qui a spécialement conçu l’installation Géométrie du rocher pour le festival, est elle aussi fascinée par l’illusion, la frontière souvent floue entre le faux et le vrai. Partant du Grand Rocher du Zoo de Vincennes, construit en 1934 et culminant à plus de 60 mètres, la Lausannoise s’est ainsi intéressée aux montagnes artificielles, en les photographiant aussi bien dans des parcs d’attraction – qu’elles soient immenses ou minuscules comme à Swissminiatur – que dans des jardins botaniques. A travers ce projet, qui n’en est qu’à ses prémices et pour lequel elle travaille également en studio sur des reconstitutions, elle questionne notamment l’idéalisation de ce symbole de la «suissitude» que sont les paysages alpins. Si les collines qu’a photographiées Charles Delcourt dans le nord de la France semblent plus réelles, elles sont elles aussi le fruit d’une intervention humaine: il s’agit de terrils issus de l’exploitation minière, et qui sont au fil du temps devenus des lieux de loisirs et de détente, avec notamment une piste de ski artificielle.

Communisme impérialiste

Commissaire de Naturel? la journaliste Caroline Stevan a réuni 14 artistes qui tous et toutes se penchent à leur façon sur notre rapport à l’environnement. Pour sa série Unnatural Studies, elle aussi développée pour Alt. + 1000, Catherine Leutenegger a commencé par ramasser autour du lac des Taillères divers échantillons ou objets qu’elle a ensuite apportés dans un laboratoire de l’EPFL (Ecole polytechnique fédérale de Lausanne) spécialisé en microtomographie, un procédé permettant de reproduire en 3D la structure interne de n’importe quel matériau. Placées à l’endroit même de chaque prélèvement, ses six images ont une dimension abstraite. On ne sait pas trop ce qu’on regarde, le jeu consistant alors à trouver la réponse, qui se trouve au dos des tirages.

En marge de ces propositions qui possèdent une indéniable dimension ludique, d’autres travaux sont plus graves. Pour sa série La Nouvelle Route de la Soie, le Belge Yuri Andres a suivi en 2018 le début du pharaonique chantier initié par le président Xi Jinping pour relier la Chine à l’Europe. Dans des paysages lunaires situés à l’ouest de l’Empire du Milieu, on aperçoit une route gigantesque et des tunnels, comme des stigmates dans une nature encore sauvage – il s’agit d’un parc naturel prisé par les promeneurs. On peut y lire à la fois une dénonciation de l’empreinte prégnante et destructrice de l’homme, et aussi une mise en exergue de la politique de Xi Jinping, qui pratique un communisme impérialiste et conquérant.

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D’autres régions reculées se sont elles aussi transformées au fil du temps. En Laponie, les éleveurs et éleveuses de rennes ont dû s’adapter et peu à peu abandonner leur mode de vie millénaire. Entre la péninsule russe de Kola et le village norvégien de Maaze, la Française Céline Clanet a suivi ces nomades qui effectuent dorénavant une partie de leur migration en bateau. L’installation proposée à Alt.+1000 est maline: on découvre d’abord des images célébrant une nature sauvage et le rapport ancestral des éleveurs avec leurs bêtes. Puis, au verso de chaque photographie, c’est en quelque sorte l’envers du décor qui se dévoile. Là où on croyait par exemple voir une terre encore vierge, on se rend compte que le paysage est circonscrit par des usines et des cheminées.

Cet autre qui fait peur

Dans Le Loup à notre porte, un projet réalisé lors d’une résidence valaisanne, le Colombien Juan Arias s’interroge d’abord sur la manière dont l’homme et le loup, de plus en plus proches, sont forcés de cohabiter. Mais finalement, à travers le motif d’un animal qui fait encore peur et que certains veulent abattre, il file la métaphore de la peur de l’autre et de la migration. Rapport aux bêtes encore chez Odile Meylan et son très beau travail sur un paysan qui occupe la ferme voisine de celle où elle a grandi dans le Gros-de-Vaud. Travaillant «à l’ancienne» dans une petite exploitation, loin de ces grands domaines défendant une vision plus industrielle de l’agriculture, Olivier Longchamp est forcément proche de ses vaches. Il y a dans les images d’Odile Meylan, sublimées par de beaux clairs-obscurs et faisant corps avec la vieille grange sur laquelle elles sont accrochées, une certaine forme de nostalgie, celle d’un monde qui disparaît, celle aussi de son enfance.

En fin de parcours, après avoir emprunté un petit chemin longeant le lac des Taillères, ce sont des ermites que l’on découvre. Tandis que Gino n’a jamais quitté le val tessinois où il est né, faisant le choix de vivre seul dans un isolement quasi total, Paul, un ancien artiste et cuisinier bernois, a choisi de tout quitter pour s’installer dans cette région coupée du monde. Comme si elle était partie à la rencontre d’un peuple premier, Nelly Rodriguez a photographié Gino et Paul, dont le projet semble finalement se fondre dans la nature, disparaître. Loin des montagnes toc de Delphine Burtin, le projet de Nelly Rodriguez montre que là, à côté de chez nous, des hommes parviennent encore à survivre dans des paysages quasi intacts.


«Naturel?» lac des Taillères, La Brévine, dans le cadre du festival Alt. + 1000, jusqu’au 20 septembre.