Sur les murs de la ville, son visage tragique poursuit les passants. L’affiche de Norma n’a besoin de rien d’autre que son regard intense pour happer l’attention. Au naturel, Alexandra Deshorties est étonnante. La quarantaine juvénile et les cheveux gris, des yeux où toutes les couleurs se bousculent, un franc-parler sans filtre et une hypersensibilité à fleur de mots. Sur scène, sa puissance vocale saisit et sa fragilité émotive renverse. Tout, chez elle, est contraste.

La soprano canadienne revient à Genève pour chanter Norma de Bellini, après une apparition éblouissante dans Médée de Cherubini, il y a deux ans. Avant une répétition, la voilà qui déboule en combinaison noire et s’assied sur la moquette. En tailleur, pieds nus et cambrés de danseuse, Alexandra Deshorties n’attend pas les questions, elle les précède. On tente…

Le Temps: Entre Médée et Norma, comment se passe la transition?

Alexandra Deshorties: Le changement représente toujours un risque. Particulièrement pour une prise de rôle, qui est dure à gérer, musicalement, mentalement et émotionnellement. Il faut sans cesse retravailler la technique quand on aborde un nouveau personnage. Médée et Norma sont épuisantes, avec des tensions vocales extrêmes et des engagements psychologiques puissants. Le passage entre les registres de demi-mezzo et de soprano, avec des grands aigus, est particulièrement éprouvant.

- Qui sont ces deux héroïnes pour vous?

- Médée est un archétype. A la base, elle n’est pas humaine. Si on la prend au premier degré, elle est à moitié divine. Norma, par contre, est complètement humaine. Avec des talents particuliers. Elle est une forme de représentation du féminisme maternel. Une femme forte et intelligente, une mère qui adore ses enfants. Elle est prisonnière de ce qu’elle pense être juste. Elle jongle avec son travail au service des autres, son amour et son devoir maternel. Je pense qu’il y a beaucoup de femmes qui peuvent se reconnaître en elle. Parce qu’on veut tout faire, et que c’est notre nature.

- La prêtresse Norma est donc une figure contemporaine?

- Je pense qu’elle représente la synthèse de la femme d’aujourd’hui. Elle a voulu avoir des enfants, travailler de façon compétente, défendre ses droits et chercher non pas à devenir un homme mais à faire les choses différemment avec des compétences tout aussi valables, en équilibrant l’ensemble. Socialement, elle a un rôle important qui n’est pas de rester derrière un comptoir de cuisine.

- Comment travaillez-vous?

- J’ai tendance à construire mes personnages en partant de leur centre, et ensuite à regarder leur environnement et leurs origines. Dans une forme d’exploration de toutes les techniques impliquées, de tous les points de vue possibles. Comme la construction d’une charpente. En général, j’accumule le maximum de détails pour qu’il ne reste au final que ce qui est vraiment important.

- Votre implication artistique est très intense. Vous semblez porter votre vie sur scène.

- Quand je chantais Juliette à 17 ans, j’amenais toutes mes vicissitudes d’adolescente. Sur un plateau, je vis les personnages totalement. Au point que je ne sais plus très bien où Alexandra s’arrête et où Norma commence. Quitte à sacrifier ce que certains appellent la «beauté» vocale. Quand Norma est en colère, Médée hurle sa haine ou Violetta meurt, elles ne font pas les belles. Je ne suis pas là pour faire du joli son mais pour aller jusqu’au bout de moi et des rôles. Je suis une écorchée vive, sur un plateau.

- D’où vous vient ce caractère?

- J’ai toujours eu un monde intérieur riche et fort. Je suis très curieuse et veux connaître le plus de choses possible. Le théâtre, la peinture, les arts martiaux, le yoga, notamment. Un mélange d’artisanat et d’athlétisme. Les langues aussi, pour mieux comprendre les personnages et les situations. Ce n’est pas toujours facile car j’ai besoin de discuter avec les metteurs en scène. Je réfléchis sur la portée de chaque mot et de chaque geste. Les choix doivent avoir un sens, sinon ils n’ont aucune raison d’être. Je prends des risques gigantesques sur scène, ce qui me vaut parfois d’être critiquée, car le courage n’est pas la chose la plus admirée dans ce milieu. Il faut accepter le bien et le mal, et prendre les responsabilités qui vont avec.

- Votre synesthésie, comme en étaient notamment atteints Liszt, Messiaen, Ligeti, Sibelius, Rimski Korsakov ou Hélène Grimaud, est-elle un plus ou un moins?

- Les deux. J’ai compris tard que les autres n’étaient pas comme moi. Je ressens les choses en volume et en couleurs. Les émotions prennent des formes et des teintes que je vis de façon très physique, tactile. En fait, je peins avec ma voix. Façonner un personnage, c’est un peu comme sculpter un très beau bol en bois d’olivier. On a l’impression qu’il va se remettre à pousser si on l’entretient bien. Il a une chaleur, une odeur. On a envie de l’embrasser. C’est doux comme de la soie. Cette chimie est très enrichissante. Mais ça peut aussi être négatif. Si j’entends un accord qui ne sonne pas bien, au lieu de sentir un son enveloppant avec de belles couleurs que d’habitude je vois d’un certain bleu, tout à coup ça devient jaune verdâtre et ça me déconcentre complètement. La moindre brise, le moindre mouvement en coulisse, la moindre inattention de mes collègues peuvent agir comme du papier de verre.

- L’ombre de Callas dans ce rôle, avec son célèbre air «Casta diva», n’est-elle pas lourde à porter?

- Callas est ma sainte patronne, vous savez. Et cela fait trente ans que je rêvais de chanter ce rôle. Peut-être un peu à cause d’elle, je ne sais pas. Mais d’autres chanteuses, comme Leyla Gencer ou Anita Cerquetti, ont aussi marqué Norma. A chacune sa voix, son style…


«Norma» de Vincenzo Bellini. ODN les 16, 18, 21, 23, 26, 29 juin et 1er juillet.