Mia couto

«Je ne suis pas condamné à parler de ma terre»

L’écrivain mozambicain est un géant de la littérature africaine. Il évoque les identités multiples d’un continent dont il procède. Interview

Les Mercedes sont immaculées. Soirée littéraire à Maputo, il y a quelques jours, pour la sortie d’un livre sur l’identité nationale. Les armoires à glace du premier ministre mozambicain musardent sur le trottoir. C’est un pays dont on parle peu, qui célèbre cette année 35 ans d’indépendance. Les stigmates de l’interminable guerre civile sont encore visibles, au carrefour des avenues Vladimir Lenine et Mao Tse Tung, d’un Etat dirigé par un front de libération communiste, le Frelimo.

L’écrivain Mia Couto s’est battu lui aussi, aux côtés du Frelimo, pour le retour de la démocratie dans cet immense pays côtier, ancienne colonie portugaise. Couto a 55 ans, il est Blanc. Son œuvre, l’une des plus bouleversantes de la littérature contemporaine, traque dans une langue maritime les remous d’une histoire nationale. Son roman «Terre Somnambule», publié en 1992, ou «Tombe, tombe au fond de l’eau» de 1998, rejouent avec grâce l’émancipation de ce finistère.

Parce qu’il se situe à distance de l’anniversaire des indépendances que l’on célèbre cette année, parce qu’il vient aussi de publier un opuscule sur la récupération de la figure de Barack Obama par les élites africaines, Mia Couto est un interlocuteur précieux. Biologiste de formation, occupé aujourd’hui à la sauvegarde de l’environnement, il croit en une littérature africaine. Pour autant qu’elle ne soit pas cadenassée dans ses origines.

On célèbre en 2010 cinquante ans d’indépendance pour dix-sept Etats africains. Est-ce que vous vous reconnaissez dans cette célébration?

L’indépendance est un leurre, dans notre monde globalisé. L’Afrique, en particulier, souffre encore d’une dépendance au niveau mental, philosophique, économique. Nous cultivons un lien par la négative à l’Europe. Beaucoup d’Africains adoptent une posture victimaire vis-à-vis des anciens colons. On se lamente, on pleure. Nous ne sommes capables de voir en l’autre que le responsable de tous nos maux. Même ceux qui choisissent une attitude plus militante envers l’Europe, comme le président du Zimbabwe Robert Mugabe, élaborent un discours de faux courage. Ils restent profondément colonisés du point de vue politique. Nous nous construisons en fonction du Nord, pour lui montrer ce que nous sommes, pour nous affirmer face à lui. La véritable indépendance adviendra quand cet autre n’aura plus d’importance pour nous.

Les monstres comme Mugabe ou Mobutu ne sont-ils pas une création de l’Occident?

Certains d’entre eux, oui. Dans le sens littéral. Mobutu, Bongo, Idi Amin. De ce point de vue, l’Afrique est une victime. Elle a souffert pendant la guerre froide, de la même manière qu’elle a souffert pendant la colonisation. L’intervention externe, principalement américaine, était une intervention aveugle où n’importe quelle force politique qui s’opposait à l’Union Soviétique était soutenue. Les Etats-Unis ont annihilé des forces vives. Il y avait, au lendemain des indépendances, une volonté de construction. Je pense à Patrice Lumumba ou au Mozambicain Samora Machel. Ils devenaient des ennemis pour le Nord parce qu’ils s’opposaient au plan de découpage de l’Afrique entre les blocs occidental et oriental. L’Occident, on le sait, crée ses ennemis. L’exemple caricatural de Ben Laden a été précédé par de nombreux exemples africains qui font, aujourd’hui, la honte du continent.

Les héros politiques de l’indépendance, s’ils ne se sont pas agrippés au pouvoir, ont été assassinés, comme Patrice Lumumba ou Thomas Sankara. En Afrique, un grand homme politique est-il forcément mort?

En grande partie, oui. Mais il ne faut pas oublier Nelson Mandela. Je crois qu’il suffit d’un personnage de cette stature pour contredire une lecture basique et même raciste qui conclurait à l’incapacité démocratique des Africains. Après tout, à un moment où les politiciens du monde entier auraient besoin d’une réévaluation de leur propre statut, ce que Mandela a fait ne concerne pas seulement l’Afrique. Il a nettoyé pour un temps l’image désastreuse des politiciens africains. Et il évacue cette tendance à croire qu’un héros africain est un homme mort.

Quel rôle ont joué les intellectuels dans le processus des indépendances et dans la construction post-coloniale?

Dans le cas du Mozambique, comme dans beaucoup d’autres cas, il y avait peu d’intellectuels capables d’imaginer leur nation. Nous avons connu un type de colonialisme qui n’a pas permis l’ascension d’un groupe représentatif de penseurs. L’administration coloniale, à la fin des années 50, avait développé une politique d’assimilation. Mais les assimilés noirs qui arrivaient jusqu’à l’école secondaire se comptaient sur les doigts d’une main. J’ai étudié la médecine en 1971. Dans ma faculté, il y avait douze étudiants noirs parmi mille étudiants. Il existait parallèlement une vie intellectuelle blanche, mulâtre, liée à la cause de la libération, cruciale dans la lutte contre la colonie. Le mouvement d’émancipation mozambicain, le Frelimo, a sollicité ces intellectuels pendant la période de transition juste avant l’indépendance, en 1974. Je me souviens avoir été convoqué pendant que j’étais encore étudiant pour devenir journaliste. Mais la relève effective n’est jamais arrivée. J’étais un membre du Frelimo. Cela a changé ma vie. A un moment, j’ai décidé de me retirer. Je veux continuer de lutter à ma manière, débarrassé des partis. Le Frelimo a été essentiel. Je ne suis pas amer, je ne renie pas mon combat. Je m’oppose à l’idée que la politique est sale, que les intellectuels devraient voler au-dessus de ces considérations. Dans certains cas, les écrivains devraient avoir le courage d’offrir leur nom et leur vie à certaines causes. Mais ils doivent aussi savoir se retirer quand les mouvements ont perdu de leur authenticité.

Peut-on réellement parler des intellectuels africains, comme d’une catégorie efficiente?

Même à l’intérieur de la communauté lusophone, nous n’avons pas de connexions fortes. Ce que nous savons de l’Angola, de la Guinée-Bissau ou du Cap-Vert passe par le Portugal. Il n’existe pas, à ma connaissance, de réseau uni d’intellectuels africains qui soit fonctionnel. Dans certains secteurs, comme l’investigation juridique ou la sociologie, certains maillons se profilent, mais une chaîne, non. Nous sommes encore marqués par les survivances coloniales. Je ne lutte pas contre cela. Mais il est nécessaire de créer des alternatives. La solution passe par le renforcement des liens économiques, par le développement des lignes aériennes directes. Si je veux me rendre à Luanda depuis Maputo, je dois passer par l’Afrique du Sud. Toute la circulation des personnes et des idées porte encore cet héritage colonial.

Vos lecteurs résident plutôt au Nord qu’au Sud…

Sans doute. Aujourd’hui, il existe en Angola des éditeurs qui publient des écrivains mozambicains. A Maputo, certains professionnels courageux tentent de donner accès à une littérature lusophone d’Afrique. Mais nous manquons de structures commerciales, de marchés. Mes livres sont lus au Mozambique. On s’arrange pour fabriquer des éditions moins chères. Les nouveautés s’épuisent très vite, faute de copie. De plus, les livres ne sont disponibles que dans les capitales. C’est un problème pour tous les écrivains du Mozambique. J’essaie d’y remédier en écrivant pour le théâtre et la radio. Nous élaborons des stratégies pour contourner les problèmes.

Le chauffeur de taxi qui m’a amené chez vous semblait vous considérer comme une célébrité…

Oui, nos sommes célèbres dans le pays. C’est très étrange. Plus le niveau d’illettrisme est élevé, plus les écrivains et les philosophes bénéficient d’une aura particulière. Nous occupons une fonction symbolique dans un contexte de dualité entre l’écriture et la parole. Les gens considèrent leur culture orale comme mineure par rapport à la culture écrite. Ils trouvent dans la littérature une sorte de projection dans le futur, dans la modernité. Comme s’ils avaient accès à un autre temps. Pour la plupart, les écrivains vivent dans le monde de demain, ils sont considérés comme des prophètes, des envoyés du futur qui préparent le chemin. Mon pays est une île, éloignée du monde. Au Mozambique, nous avons des attitudes insulaires, nous campons dans notre observation du monde. Quand je vais donner une conférence à l’étranger, des bagagistes ou des balayeurs émigrés viennent me parler. Ils me disent que je les représente bien. Comme si j’étais un footballeur, comme si je partais jouer un match. J’emporte leur drapeau dans le monde. Je leur réponds que mon public est minuscule. Mais, pour mes compatriotes, même pour ceux qui n’ont jamais lu un livre, je suis un ambassadeur.

L’Afrique est, en général, abordée sous l’angle de la destruction, de l’échec. Mais il existe un patriotisme culturel qui grandit en même temps que le reste s’effondre…

Même au Mozambique c’est un mélange. On trouve de la déception et du pessimisme. Mais, après la guerre civile, en 1992, les gens ont cru à une renaissance. Nous étions fiers d’avoir fait mentir notre conviction que la guerre et la destruction dureraient toujours. Quelque chose est arrivé. Malgré le bilan globalement négatif qui peut être posé sur la politique africaine, je crois que des forces souterraines finissent toujours par se manifester sur le continent. Je ne parle pas seulement d’une foi folklorique, exotique, d’une spiritualité superficielle. Mais, dans le cas du Mozambique, la grande force qui nous a conduits à la paix était invisible. Ce n’est pas la communauté internationale, ce n’est pas l’ONU, ce ne sont pas les politiciens locaux. Si vous marchez dans la campagne, vous ne trouverez personne qui se souvienne de la guerre. Les forces qui réunissent les familles, le réseau social invisible, tout cela est encore dominant en Afrique.

Dans votre livre, «Terre Somnambule», un personnage de thaumaturge traverse le récit. Une sorte de deus ex machina mystique qui finit par tout résoudre.

Je me souviens quand le traité de paix a été signé à Maputo. Les gens ne sont pas sortis immédiatement dans la rue pour célébrer. Ils attendaient pour voir. Trois ou quatre jours plus tard, une grande pluie est tombée. Nous étions rassérénés. Alors, la fête a commencé. Je ne parle pas de sorcellerie. Mais d’un système de compréhension du monde et du lien aux autres où les signes de la terre ont davantage de validité que les signatures en bas de page. J’ai voyagé dans tout le Mozambique. J’ai traqué la mémoire des gens, la façon dont ils se souviennent des tragédies qu’ils ont vécues. Je les questionne sur notre guerre civile. Je ne trouve jamais personne qui conserve quelque mémoire du malheur. Les gens ne se souviennent de rien parce qu’ils ont besoin d’oublier, tous ensemble, les mêmes événements. Construire une nation ne consiste pas à se souvenir mais à oublier, collectivement. L’esclavage, par exemple, implique des complicités intérieures; des gens au Mozambique ont participé activement à la traite, ils en ont tiré profit. Quand les coupables et les victimes vivent ensemble, qu’ils dorment sous le même toit, ils ne veulent pas se souvenir. Ils ont besoin d’amnésie. C’est une spécificité et une force africaine.

Beaucoup d’écrivains africains vivent en exil. Naît alors une littérature du souvenir, de la distance. C’est important, pour vous, de vivre ici?

Je ne pense pas que les écrivains en exil racontent forcément des choses dont ils se souviennent. Ils maintiennent des liens vivants avec l’Afrique. Beaucoup d’entre eux reviennent régulièrement. Ils traversent de nouveaux contextes politiques. Dans le cas du Mozambique, nous avons évolué de la colonie au mouvement d’émancipation, de la guerre civile à la paix, du socialisme au capitalisme. Les gens restent les mêmes; mais ils sont confrontés à des décors changeants qui les confrontent. A l’indépendance, nous nous sommes battus contre le lien aux ancêtres, cette croyance, qui était si profonde. La nouvelle société se méfiait de ce qu’elle considérait comme un obscurantisme. Vingt ans plus tard, nous revenons à cette foi. Je ne connais pas d’écrivain mozambicain qui vit en exil. Pour nous, il était essentiel d’expérimenter les différents mondes, les tragédies et les instants d’espoir. Il ne s’agissait pas d’être observateurs. Mais actifs.

Pourquoi avez-vous écrit sur la guerre?

Pour les Mozambicains, comme pour les Brésiliens, la relation au malheur est une relation de négation. Les Brésiliens fabriquent de la joie à partir de la tristesse. Quand vous écrivez sur la guerre, c’est un exorcisme. J’ai écrit «Terre Somnambule» en pensant qu’il me serait impossible d’écrire sur la guerre alors qu’elle était en cours. Je croyais ne pas être autorisé à investir des histoires aussi terribles. Mais j’ai commencé à être visité la nuit par ce récit. J’avais l’impression, pendant l’écriture, de soigner des blessures que je n’avais pas encore reçues. J’ai vécu alors des drames personnels. Le rédacteur en chef du journal que je dirigeais a été brûlé dans sa voiture, avec sa famille. Et je découvrais, à mesure que j’écrivais, les prémices d’une paix possible. Qui est arrivée, dans les faits, à la fin du livre.

L’Afrique est si multiple qu’il semble aberrant de parler de littérature africaine. Existe-t-il, malgré tout, un tronc commun?

Seulement si on en parle au pluriel. Existe-t-il une littérature européenne? Je ne crois pas. Il existe tellement de styles, d’écoles. En Afrique, c’est la même chose. Je me sens relié à certains écrivains, d’une manière religieuse. Je résiste à la tentation de parler de l’Afrique comme d’une catégorie. Mais l’Afrique bantoue est marquée par la relation aux morts. Pas à la mort, mais aux morts. La mort, elle, est un sujet européen, philosophique ou religieux. Mais en Afrique, on parle des morts. Cela traverse notre littérature. Au Nigeria, en Afrique du Sud, en Angola. Dans ce sens, on peut parler de littérature africaine. Il existe aussi une variante sud-américaine pour traiter des morts, des ancêtres. Quelque chose d’indicible qui rapproche Gabriel Garcia-Marquez d’Isabel Allende. Des terres partagées.

Vous sentez-vous parfois, en tant que Blanc africain, comme un corps étranger?

Je suis divisé. Je ne vois pas en cela un drame, mais un privilège. Si on appartient de manière trop viscérale à un monde, on éprouve de la difficulté à engager avec lui une relation esthétique. Pour produire de la beauté, il faut garder un pied à l’intérieur et un autre à l’extérieur. La campagne est belle si on vient des villes. Mes amis qui vivent en dehors des villes comprennent mal pourquoi les citadins viennent voir leurs lions dont ils ont si peur. Je suis né dans une petite ville, à Beira, où la logique coloniale n’était pas si forte. Non pas parce que les Portugais ne voulaient pas être autoritaires mais parce qu’ils en étaient incapables. Ils auraient aimé que leur Afrique s’étende hors des villes, mais ils n’y ont pas réussi. Notre société était mélangée. La présence physique de l’Afrique était toujours de l’autre côté de la rue. Ma deuxième langue était une langue africaine. Cela a créé en moi quelque chose du mulâtre.

En vous engageant avec le mouvement de libération, avez-vous consciemment pris parti contre vos racines?

Non, je ne l’ai pas vécu ainsi. Ce n’était pas une option ni un choix, c’était une condamnation. Même dans les pires moments de la guerre, il ne m’est jamais venu à l’esprit que je devais rentrer «chez moi». J’appartiens à ce lieu, au Mozambique. Je sais que mes origines sont portugaises. La première fois où je suis allé voir une voyante au Mozambique, elle m’a dit que ma douleur était liée au fait que je n’avais pas pris soin d’une femme qui s’était occupée de moi quand j’étais enfant. Je n’y ai pas cru, je n’avais gardé aucun souvenir de cet épisode. Mais j’ai tout de même interrogé mes parents. Ils m’ont raconté que nous étions allés au Portugal pour voir ma grand-mère, quand j’avais deux ans, et qu’elle s’était pris d’affection pour moi. Je pensais n’avoir gardé aucun lien avec le Portugal. Je ne me rappelais d’aucun de mes grands-parents. Cette voyante m’a dit que je devais aller au cimetière et que je devais m’adresser à elle. Je ne suis pas très religieux. Mais je suis allé dans ce cimetière et j’ai vu toutes ces tombes gravées de mon nom, Couto. J’ai été touché. Le Portugal est la terre où reposent mes morts. Je n’ai aucun mort au Mozambique. Ma diaspora, ce sont mes morts. Cela n’a pas facilité mes questions d’identité.

En Europe, un Noir, même s’il vit ici depuis toujours, est sans cesse interrogé sur ses origines. Vivez-vous cette situation inversée?

Aujourd’hui, j’ai du mal à l’évaluer. Dès que je sors de Maputo, on me demande d’où je viens. Si je parle une langue africaine, alors je ne suis plus le Blanc. La couleur n’est pas essentielle. Quand je me déplace avec mes collègues pour mes projets environnementaux, nous sommes tous «les Blancs» parce que nous représentons une démarche typiquement blanche. Même mes collègues noirs. Dans les colonies portugaises, le concept du mulâtre s’est inscrit profondément dans la société. Les Blancs se construisaient comme une autre tribu. Les Portugais n’étaient pas plus doux, dans leur pouvoir colonial, mais ils possédaient un territoire beaucoup trop grand pour le contrôler sans métissage.

Vous venez de publier un petit livre sur Barack Obama qui, selon vous, ne pourrait être un héros africain…

Quand j’ai écrit cela, je voulais lancer une discussion sur l’hypocrisie en Afrique. Je voulais pointer du doigt les dirigeants du continent. Il y a des discours homophobes, haineux, racistes, dans la bouche de nombreux politiciens africains. Après l’élection américaine, je voyais les leaders africains s’adresser à Obama comme à un frère alors qu’ils ne partageaient pratiquement aucune de ses vues progressistes. Ils ne devraient pas être invités à cette célébration. D’abord, Obama n’est pas un Africain, il est un Américain. Il est absurde de considérer que quelqu’un est africain juste parce qu’il a la peau noire ou parce que ses ancêtres viennent d’Afrique. Au nom de cette «africanité» que clament les politiciens, ils fomentent une unité sans principes. Cette catégorie de l’africanité relie nos dirigeants comme une chaîne. Personne, parmi les dirigeants africains, ne renie Robert Mugabe parce qu’ils le considèrent comme l’un d’entre eux. A mon sens, s’il choisit de gouverner par le racisme, il ne peut être l’un d’entre nous. Les élites africaines incluent Obama dans leur conception d’une africanité raciste. J’utilise cette idée dans mon roman «Tombe, tombe au fond de l’eau». Les Noirs de la diaspora, au Brésil ou aux Etats-Unis, rêvent une Afrique romantique. Et ils sont traumatisés quand ils viennent ici. Il faut que les Noirs inventent un espace de dignité là où ils sont nés et cessent de vivre avec ce fantasme tragique du retour. Je déteste l’expression «Afro-Brésilien» ou «Afro-Américain». Ces communautés espèrent une Afrique qui n’existe pas. Ils n’appartiennent plus à ce continent.

Il existe, chez les diasporas d’origine africaine, un concept de la Terre promise proche de celui du peuple juif…

La composante raciale est forte. Ce sont des hommes de la diaspora qui ont fondé la négritude ou la pensée du peuple noir, Frantz Fanon, Aimé Césaire. C’est un paradoxe étonnant. Ceux qui réclament l’Afrique ne la vivent pas. Les Africains ne peuvent se satisfaire d’être pensés seulement par des hommes qui vivent en dehors du continent. Notre identité est fondée de l’extérieur, nous sommes construits de l’extérieur. Je rencontre beaucoup d’écrivains africains, de philosophes, de sociologues, qui luttent contre le stéréotype facile de l’africanité. Nous essayons de nous libérer d’une africanité assignée. Si je veux écrire sur l’histoire d’amour de deux Chinois à New York, j’ai le droit. Je ne suis pas condamné à parler de mon bout de terre.

Est-ce qu’on ne dira plus, un jour, que vous êtes un nouveau José Saramago, comme pour légitimer par la littérature européenne votre œuvre?

Je l’espère vraiment. Je lis des choses très étranges sur moi, on m’a décrit comme un écrivain blanc de sol africain… Un jour, j’ai lu dans une librairie en France un bandeau sur un de mes livres. Il était inscrit: «un des chef-d’œuvres de la littérature portugaise. Je suis allé voir le vendeur et je lui ai demandé d’enlever le bandeau. Mais il m’a répondu qu’il y avait une mode de la littérature portugaise et que cela allait aider mon livre. Je ne comprends pas cette logique d’annexion. Aujourd’hui, la littérature anglophone a lieu principalement en Inde, au Pakistan. La littérature hispanophone est colombienne ou mexicaine. Et la littérature lusophone est brésilienne ou africaine. Nous ne pouvons plus nous satisfaire d’être définis par nos capitales linguistiques. En Europe, on pense que le Sud est affranchi de la prison de la rationalité. Ils nous voient comme des écrivains de l’oralité, donc comme des écrivains issus d’un pays nommé l’enfance. Je pense que nous n’apportons pas quelque chose d’Africain au lecteur, mais quelque chose d’humain dont l’Europe a besoin.

Publicité