«Je ne suis pas un chef dictateur»

Classique Le jeune chef américain Joshua Weilerstein a lancé sa première saison comme nouveau directeur artistique de l’OCL

Il entend renouveler les propositions sans pour autant bousculer le socle des abonnés

Jovial, énergique, Joshua Weilerstein a déjà plein d’idées pour l’avenir de l’Orchestre de chambre de Lausanne. Le chef américain – qui succède à Christian Zacharias comme directeur artistique – entend insuffler un renouveau à la formation vaudoise. Non pas une révolution, mais une graduelle ­intégration des compositeurs d’aujourd’hui, tout en préservant le répertoire classique et celui de la première moitié du XXe siècle.

Parce qu’il se perfectionne encore, Joshua Weilerstein, 27 ans, s’apprête à prendre un vol pour Amsterdam, où il rencontrera ­Valery Gergiev ce vendredi. A l’occasion d’une master class avec le prestigieux Orchestre royal du Concert­gebouw, il dirigera La Mer de Debussy et Don Juan de Strauss, suivis de commentaires du chef ossète et des musiciens.

Le Temps: Vous vous réjouissez de cette master class?

Joshua Weilerstein: Valery Gergiev est l’un des plus grands chefs de notre temps. La Mer est notoirement difficile à diriger. Nul doute que j’en apprendrai beaucoup, comme des musiciens de l’Orchestre du Concertgebouw.

– Comment avez-vous vécu les premiers mois depuis votre nomination à l’OCL en novembre?

– Je suis impatient d’être à Lausanne. J’ai été régulièrement en contact avec le directeur exécutif de l’OCL, Benoît Braescu. Nous lançons déjà des idées pour la saison 2016-2017. Mon objectif est de me plonger dans la communauté lausannoise: je pense que c’est très important d’être implanté – et surtout visible – dans la ville. Je vais d’ailleurs apprendre le français avec un cours intensif cet été!

– Vous considérez que 2015-2016 sera votre première saison à l’OCL, même si vous n’y serez que quatre semaines au lieu de huit?

– Oui, car nous avons déjà plusieurs projets en route. Nous ferons un enregistrement d’œuvres de Stravinski, dont le ballet Apollon Musagète, pour la firme MDG en septembre. Nous ferons une tournée en Allemagne en novembre, et je dirigerai deux concerts d’abonnement en 2015-2016. C’est d’ailleurs assez curieux de commencer par un enregistrement, mais ça nous permettra, les musiciens et moi, d’apprendre à nous connaître et de travailler très à fond dès les premiers jours.

– Les musiciens auront-ils une voix dans les choix de programmation?

– Oui, bien sûr. Je n’ai pas le tempérament d’un chef dictateur. Moi-même, j’ai une «vision» – le mot peut paraître un peu pompeux – que j’aimerais transmettre aux musiciens et au public. Il est important d’instaurer un dialogue avec les musiciens et d’avoir leur retour quant à mes idées. Cet orchestre regroupe des individus aux opinions fortes. Ceux auxquels j’ai parlé sont francs et veulent avoir leur mot à dire.

– Comment rajeunir le public de l’OCL?

– Je ne pense pas que la musique classique soit le problème, mais la manière dont on la présente. Bien sûr, j’ai conscience qu’on n’obtiendra jamais les mêmes résultats qu’avec la pop; mais si l’on pouvait briser cette distance qui fait que des gens n’osent pas entrer dans un concert de musique classique, par exemple en réfléchissant au lieu dans lequel celui-ci se donne, ou à l’heure où il est programmé, on pourrait peut-être toucher un public plus large. L’idéal serait d’attirer une audience plus jeune tout en gardant notre public de fidèles passionnés de l’OCL.

– La musique d’aujourd’hui vous parle?

– Oui, et j’ai d’ailleurs l’intention de présenter des compositeurs vivants que j’imagine susceptibles de devenir les Beethoven ou ­Brahms de demain. Notre époque vit un retour à la tonalité. Et puis une œuvre comme la 4e Symphonie de Beethoven peut être éclairée à la lueur de la musique moderne, comme la pièce Con Brio de Jörg Widmann, qui recèle des courtes citations – comme des flashs – de Beethoven.

– Comment êtes-vous devenu chef d’orchestre?

– J’ai d’abord joué du violon, dès l’âge de 6 ou 7 ans. Je n’étais pas très assidu. Ce qui a été décisif, c’est quand je suis parti en tournée avec un orchestre de jeunes à Panama et au Guatemala. J’y ai vu des milliers d’enfants découvrir la musique pour la première fois. C’était incroyable de voir à quel point ils étaient transportés! Pour être honnête, je m’étais plutôt destiné à devenir journaliste et écrivain sportif au départ.

A quel âge avez-vous commencé à diriger?

– Vers l’âge de 19-20 ans, au New England Conservatory de Boston. J’y ai eu un professeur très inspirant. Un jour, j’ai regardé une vidéo de Carlos Kleiber dirigeant la 2e Symphonie de Brahms: ma vocation était scellée! Je suis allé visiter la tombe de Carlos Kleiber dans le village où il a été enterré, en Slovénie. Un petit village de 140 habitants à peine! Incroyable!

– Quels ont été vos mentors?

– Hugh Wolff, à Boston, et Alan Gilbert, à l’Orchestre philharmonique de New York, dont j’ai été l’assistant pendant trois ans.

– Vous étiez encore aux études quand vous avez remporté votre 1er Prix de direction d’orchestre au Concours Nikolaï Malko pour jeunes chefs, à Copenhague?

– Je m’y suis inscrit un peu comme une blague, pour voir où j’en étais. Je me suis senti à l’aise avec l’orchestre pendant les épreuves éliminatoires. J’imagine que les jurés l’ont ressenti! C’était une surprise totale quand j’ai remporté le 1er Prix. J’avais 21 ans, c’était en 2009. Tout cela paraît si loin, aujourd’hui.