Essayiste et psychanalyste, Pierre Bayard est l’auteur de nombreuses études portant sur les grandes figures de la littérature, toutes publiées dans la collection Paradoxe aux Editions de Minuit. Il a entre autres rectifié les erreurs d’Agatha Christie dans Qui a tué Roger Ackroyd? (1998) et celles de Conan Doyle dans L’Affaire du chien des Baskerville* (2008). Il ne se prive pas d’intervenir dans le monde de la fiction, entre autres dans Comment améliorer les œuvres ratées? (2000) ou dans le dernier, Et si les œuvres changeaient d’auteur? (2010). Comment parler des livres que l’on n’a pas lus (2007) a connu un grand succès. Derrière le caractère ludique et paradoxal de ces travaux se cache toujours une hypothèse sérieuse. Cette œuvre vertigineuse, elle-même l’objet d’une abondante littérature secondaire, interroge constamment la notion d’auteur et de personnage.

Samedi Culturel: Quels sentiments un auteur dont le personnage a du succès peut-il éprouver à l’égard de sa créature?

Pierre Bayard: Il y a des cas célèbres de lassitude voire d’angoisse. Le plus célèbre étant celui de Conan Doyle, qui exprime cela par la formule célèbre: «Si je ne tue pas Sherlock Holmes, c’est lui qui me tuera.» L’auteur ressent l’angoisse devant le meurtre, il hésite à éliminer son personnage, d’ailleurs, il le ressuscite. Un autre cas célèbre, celui d’Agatha ­Christie, qui met à mort son héros dans un roman peu connu, ­Hercule Poirot quitte la scène. Elle exige que la publication n’ait lieu qu’après sa mort, mais le livre sort finalement juste avant, en 1975. Le détective est contraint de tuer Norton, un criminel qui ne commet pas ses forfaits par des voies légalement punissables puisqu’il influe sur les autres pour qu’ils agissent à sa place. Poirot le tue puis meurt à son tour. Agatha Christie a hésité à publier ce roman. Un autre cas, celui du grand détective Harry Potter qui enquête au long de sept volumes sur ses origines. J. K. Rowling n’a pas pu transgresser l’interdit et le tuer, comme on a cru qu’elle le ferait.

Les personnages littéraires ont donc une existence réelle?

Comme je l’ai montré dans ­L’Affaire du chien des Baskerville, les personnages n’existent pas mais un doute subsiste dans l’inconscient, surtout s’ils ont force et consistance. Il y a un phénomène de clivage, la conscience sait, mais une part enfantine en nous croit à leur existence. C’est le fantasme du golem, ce personnage de la littérature fantastique auquel l’auteur insuffle une vie si intense qu’il décide lui-même de ses actes, comme dans le livre de Gustav Meyrink. Au niveau conscient, pratique, l’auteur sait qu’il n’a pas avantage à tuer son héros. D’ailleurs, dans le cas de Conan Doyle, ses lecteurs lui rappellent son devoir – jusqu’à sa mère, qui exerce des pressions morales – et il ressuscite sa créature.

En exergue de «L’Affaire du chien des Baskerville», vous mettez une citation de Jasper Fforde, tirée de «L’Affaire Jane Eyre », qui dit que les barrières entre la réalité et la fiction sont plus minces que nous ne l’imaginons, «un peu comme un lac gelé». Parfois la glace cède et un lecteur tombe dans le trou. Que se passe-t-il?

Jasper Fforde, un auteur magnifique, met en scène des personnages littéraires, il traque et arrête des coupables dans les œuvres et au-dehors. C’est une autre thèse: les personnages sont doubles, ils jouissent d’une forme d’autonomie, ils peuvent sortir des œuvres, ou tomber dedans, commettre des meurtres à l’insu de l’auteur. Dans la vie, certaines personnes deviennent des personnages, c’est fréquent dans l’enfance, mais parfois, cela persiste jusque dans l’âge adulte. J’ai connu des cas dans ma pratique de la psychanalyse, je ne peux pas les citer, mais il y a des exemples dans la littérature elle-même: voyez Madame Bovary, identifiée aux personnages des romans qu’elle lit, ou Don Quichotte qui se prend pour un héros de récit de chevalerie. Ou sur un autre plan, les jeunes gens qui se suicidaient dans la foulée du jeune Werther.

Ce que vous décrivez comme le «complexe de Holmes»?

C’est la relation passionnelle qui conduit certains créateurs ou certains lecteurs à nouer des liens d’amour et de destruction avec les personnages. C’est une pathologie où s’estompent les frontières entre réel et fiction, ce qui explique le sentiment de désarroi des lecteurs de Sherlock Holmes abandonnés par leur héros en 1893, et peut-être celui des lecteurs des enquêtes de Wallander. Il est d’ailleurs significatif que Henning Mankell ait livré son personnage à la maladie d’Alzheimer sans le tuer vraiment. C’est difficile de se débarrasser d’une partie de soi, de quelqu’un de vivant. L’auteur (ou le lecteur) projette une part de ses angoisses ou de ses pulsions. C’est une bonne catharsis: on signale peu de tueurs en série chez les auteurs de romans policiers!

Pour vous, les personnages littéraires ont donc une existence en dehors de la fiction?

C’est un grand débat en philosophie du langage. On distingue les «ségrégationnistes», comme Bertrand Russell, qui nient l’existence des personnages dans la réalité et même la pertinence de tout propos tenu à leur égard, et les «intégrationnistes», qui se permettent de transgresser les frontières entre réalité et fiction, tel Thomas Pawel. Je me situe à l’extrême pointe des «intégrationnistes». Les personnages ont une grande autonomie, ils circulent, on les rencontre dans les rues, Madame Bovary, Jean Valjean ou… Heidi. Mais il faut être attentif pour les repérer car ils sont comme nous, ils s’adaptent aux circonstances. Jasper Fforde lâche Hamlet dans le Londres d’aujourd’hui; ça lui fait beaucoup de bien, il est moins coincé, plus libre.

Pourtant, les héros des séries romanesques ne vieillissent pas, comme il leur arriverait dans la vie.

C’est ce qui explique l’attirance qu’ils exercent. Ils ne connaissent ni le temps ni la mort, ils sont ce que nous voudrions être. C’est pourquoi ils ne peuvent pas mourir. Seul Harry Potter vieillit, mais c’est un cas unique de héros qui a grandi en même temps que ses lecteurs; d’ailleurs, il ne peut pas mourir non plus.