Mel Gibson aime quand ça saigne. Dans sa Passion du Christ, la Flagellation tourne à la boucherie en substituant aux 39 coups de verges de la tradition vingt minutes de lacérations à la lanière plombée qui transforment le Fils de l’Homme en steak tartare. Dans Apocalypto, la civilisation maya s’adonne à plein temps à l’équarrissage. Des niagaras d’hémoglobine cascadent sur les degrés des pyramides…

Cette «sauvagerie répugnante», pour reprendre l’expression d’un critique américain, participe de la dégringolade de Mel Gibson. Le beau desperado aux yeux bleus de Mad Max, le flic brindezingue de L’Arme fatale, a chu. Outre ses sanguinolentes catéchèses cinématographiques, ce chrétien poussant le fondamentalisme jusqu’à l’antisémitisme tonitruant dans ses flambées éthyliques, s’amourache d’une jeune chanteuse russe. Après vingt-huit ans d’union et sept enfants, sa femme a demandé le divorce et touché le pactole: 400 millions de dollars, soit la séparation la plus coûteuse de Hollywood.

Tripes répandues

Ces outrages ont terni l’étoile de Mel Gibson, l’ont exilé dans quelques séries B (Hors de contrôle, Kill the Gringo, Machete Kills) et navets extrêmes (Expendables 3). Aujourd’hui, après dix ans de purgatoire, le pestiféré revient en première ligue avec Tu ne tueras point qui se base sur l’histoire vraie de Desmond Doss, un objecteur de conscience récompensé par la Médaille d’honneur pour son comportement héroïque pendant la bataille du Pacifique.

Les vieux démons ne sont pas morts. Les scènes de combat, qui occupent la moitié du film, sont effroyables. Au cinéma, la guerre a cessé d’être jolie avec Il faut sauver le soldat Ryan, de Spielberg, et Terrence Malick a rappelé dans La Ligne rouge la fureur des combats à Guadalcanal. Mel Gibson va plus loin encore dans la représentation de la violence.

Dans un feu roulant de tirs, les projectiles transpercent les casques, arrachent des membres. Il y a des tripes répandues, des êtres humains réduits en purée… Au cœur du pandemonium, Desmond Doss court dans tous les sens, prodigue les premiers soins et des paroles de réconfort. Il sauve 75 soldats à Hacksaw Bridge, un promontoire imprenable d’Okinawa. Mel Gibson montre-t-il trop complaisamment la violence ou a-t-il raison de refuser toute forme de romantisme martial? Le débat est ouvert…

Valeurs humaines

La première partie de Tu ne tueras point se souvient du cinéma américain classique des années 50 pour proposer une americana à plus-value freudienne. Desmond manque tuer son frère au cours d’une bagarre de gosses. Il en conçoit un dégoût définitif de la violence. Son père, vétéran de la Première guerre, alcoolique et traumatisé, dérouille femme et enfants, mais est prêt à tout pour épargner à ses garçons l’épreuve du feu. Devenu grand, Desmond (Andrew Garfield) tombe amoureux d’une infirmière jolie comme un cœur et s’engage dans l’armée. Au camp d’entraînement, cet Adventiste du 7e jour refuse de porter une arme. On le traite de lâche, l’armée le traduit en justice. Fort de sa foi qui déplace les montagnes, il obtient gain de cause et démontre sur le champ de bataille que le courage n’est pas une question de calibre mais de conviction.

Ancré dans des valeurs humaines honorables, sous-tendu par un rien de prosélytisme religieux (l’Eglise adventiste a participé à son financement), ce film se pose en acte d’expiation. Desmond rachète son péché originel, Mel ses égarements. La rédemption est proche: Tu ne tueras point a été couvert de récompenses en Australie, ovationné à la Mostra de Venise et abondamment nominé aux Oscars.


Tu ne tueras point (Hacksaw Ridge) Mel Gibson (Australie, Etats-Unis, 2016), avec Andrew Garfield, Hugo Weaving, Rachel Griffiths, Vince Vaughn, 2h19.