Daniel Slater ne signe pas sa première mise en scène à Genève. Cet Anglais, affable et décontracté, s'est emparé de La Petite Renarde rusée de Janácek et de Don Pasquale de Donizetti, qui a fait l'objet d'un DVD paru récemment (Bel Air Classiques). Lohengrin est son premier spectacle wagnérien, qu'il a abordé volontairement d'un œil vierge, sans trop s'imbiber de mises en scène déjà faites.

Le Temps: Lohengrin est d'ordinaire dépeint comme un chevalier étincelant, aux attributs divins. Pourquoi avoir cassé cette image?

Daniel Slater: Wagner lui-même voulait débarrasser le conte de son contenu strictement chrétien. Oui, Lohengrin est d'un autre monde, il possède des pouvoirs surnaturels. Mais il n'est pas satisfait de sa vie de chevalier. Si Parsifal, son père, a le droit d'avoir une épouse pour engendrer la lignée des chevaliers, lui est condamné à errer sur la planète Terre pour accomplir des miracles. Le seul miracle qui lui est interdit, c'est celui de l'amour. Il est prêt à sacrifier son immortalité pour faire l'expérience d'un amour charnel. D'où cette figure du Wanderer, fatigué d'être un dieu, en quête d'une expérience humaine.

- Elsa de Brabant, sa promise, est souvent portraiturée comme une jeune fille naïve et rêveuse...

- C'est justement ce que je voulais éviter. Elsa est une femme mûre dotée d'un savoir-faire. Pour avoir grandi auprès de son père, le duc de Brabant, elle connaît bien la machine politique. Une fois son père disparu, elle refuse d'épouser le comte Frédéric. Blessé dans son orgueil, Frédéric l'accuse de fratricide. La voici aux prises avec un procès pour un crime qu'elle n'a pas commis. Elle sait que le coup est monté: elle ne dit rien. Et réclame, à l'aide d'un livre pourvu d'une loi archaïque, un chevalier pour défendre son honneur.

- Vous placez l'action dans les années 1950 et 60. Pourquoi avoir choisi ce contexte historique?

- Le Brabant, au Xe siècle, était un royaume autonome qui dépendait d'un empire plus large. L'histoire de la seconde partie du XXe siècle, à savoir les Etats satellites est-européens placés sous le joug de l'URSS, m'a paru comme un écho à cette situation. L'empire soviétique s'est employé à maintenir son unité. De même, dans cet opéra, le roi de Germanie cherche à rallier ses troupes minées par une guerre civile pour combattre l'ennemi hongrois... Il a besoin d'un soldat hors pair. Celui-ci ne peut qu'être Frédéric. Elsa ne fait pas le poids.

- Le chœur semble lui-même partagé en deux camps. Que représentent-ils?

- J'ai voulu donner une part active au chœur, en opposant deux camps: d'un côté les hommes de Frédéric, de l'autre un groupe de rebelles qui défendent la cause d'Elsa. Au lever du rideau, à l'acte I, il y a un combat entre ces deux groupes. Je ne voulais pas d'un chœur statique. Propos recueillis par J. S.

Lohengrin, Grand Théâtre de Genève, jusqu'au 20 mai. Rens. 022/418 31 30 et http://www.geneveopera.ch