Genève

La nébuleuse des opposants au Musée d’art et d’histoire

En 2007, seules quelques voix patrimoniales doutaient du projet de rénovation et d’extension de l’édifice. Depuis, les rangs des détracteurs n’ont cessé de prendre de l’ampleur. Décryptage

Alors responsable de la Culture en Ville de Genève en 2007, le magistrat écologiste Patrice Mugny ne se doutait vraisemblablement pas que le dossier de rénovation et d’extension du Musée genevois d’art et d’histoire (MAH) qu’il s’apprêtait à ressortir de son tiroir était un peu plus que simplement poussiéreux, mais explosif. Il faudra attendre cinq ans, une étude supplémentaire pour étudier la piste d’une extension extra-muros et l’entrée dans la danse de l’homme d’affaires et collectionneur d’art Jean Claude Gandur avant qu’une autorisation de construire ne soit émise par le département de l’Urbanisme.

Moins de 60 jours plus tard, l’épée de Damoclès s’abat sur le «projet Nouvel»: les gardiens du patrimoine et de l’architecture frappent. Deux recours sont déposés par l’association Patrimoine Suisse Genève (PSGe) et Action Patrimoine Vivant (APV). Depuis, ces voix contestataires et esseulées se sont métamorphosées en véritable chœur. De l’idéologique extrême-gauche à la protestante bourgeoisie genevoise, la coalition des opposants au projet peut désormais être qualifiée de nébuleuse. Décryptage.

Les gardiens du temple

Pour assassiner le projet porté par l’architecte Jean Nouvel, la section genevoise de l’association Patrimoine Suisse peut compter sur le conseiller national écologiste Robert Cramer, l’ex-directeur de l’École supérieure des beaux-arts de Genève Bernard Zumthor ainsi que sur l’architecte Marcellin Barthassat. Candidat malheureux à l’appel d’offres lancé par la Ville en 1998, ce dernier soutient que son actuelle opposition n’a rien à voir avec cet échec. Celui qui participa au sauvetage des Bains de Pâquis de la destruction et qui œuvra à sa restauration demeure le fer de lance des critiques patrimoniales et architecturales. Il est soutenu par la section municipale des Verts.

Appel d’offres tronqué – «Jean Nouvel n’a respecté ni les coûts ni le cahier des charges», surélévation illégale, occupation de la cour trop lourde, PSGe ne tarit pas de missiles à l’encontre de l’extension du Musée que l’association souhaitait extra-muros. Elle peut compter sur le soutien d’Action Patrimoine Vivant où l’on retrouve Christian Grobet, l’ex-chef du feu département des Travaux mais surtout l’historienne de l’art Erica Deuber-Ziegler, épouse de Jean Ziegler. Dans son ouvrage «Destruction massive, Géopolitique de la faim» paru en 2011, l’écrivain accuse la société Addax Bioenergy «qui appartient au multimilliardaire vaudois Jean Claude Gandur» de spoliation de terres en Sierra Leone.

Quand des personnalités de droite pactisent avec l’extrême-gauche

Si la gauche de la gauche s’est tout d’abord attaquée – sans succès – à la «propreté» de la collection de l’homme d’affaires, ses militants partagent désormais un argumentaire commun avec l’UDC ainsi qu’avec quelques avocats de droite (dont Mes Olivier Wasmer et Malek Adjadj). Tous fustigent un appel d’offres «qui n’en est pas un» et une convention liant Jean Claude Gandur à la Ville de Genève qui demeure «trop contraignante».

Privatisation du musée, charges induites plus importantes pour la Municipalité que les 40 millions de francs qu’injecte le partenaire privé «ayant élu domicile fiscal à Malte»: l’aversion du riche de l’extrême-gauche rejoint le respect du droit de l’homme de loi, dont l’avocat Philippe Cottier demeure la figure de proue. Ancien administrateur de Plurality Press, société éditrice de l’hebdomadaire «Tout l’immobilier», l’intéressé y a siégé avec le directeur-rédacteur en chef Thierry Oppikofer qui milite publiquement contre le projet ainsi qu’avec le promoteur-régisseur Thierry Barbier-Mueller, fils de Jean Paul Barbier Mueller, fondateur du musée éponyme en Vieille-Ville. Très critique sur ce dossier, Thierry Barbier-Mueller conteste une guerre d’ego entre sa famille et Jean Claude Gandur. Participe-t-il financièrement à la campagne du comité référendaire? «No comment.»

À noter encore que le syndicat interprofessionnel des travailleurs (SIT) a rejoint la liste des opposants, réutilisant peu ou prou l’argumentaire de son bras politique, le groupe Ensemble à Gauche.

Intellectuels, architectes et éditorialistes

Contactés par Le Temps, plusieurs architectes affirment s’opposer au projet Nouvel mais préfèrent rester anonymes. Ils invoquent des «intérêts directs» avec la Ville pour motiver leur discrétion. D’autres tels que Dominique Brodbeck, architecte d’Ensemble à Gauche et Daniel Rinaldi font figure d’exception. Membre des Verts de Vandoeuvres, co-administrateur d’une société coopérative avec Thierry Barbier-Mueller, ce dernier met en doute la véracité du chiffrage du projet (132 millions de francs) dont il estime qu’il sera largement dépassé.

À son scepticisme s’ajoutent d’autres, tels que Leïla el-Wakil, professeur au Département d’histoire de l’art de l’Université de Genève ou encore les éditorialistes Pascal Décaillet et Etienne Dumont, signataire de la liste «MAH – MAH mieux».

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