Qui l'eût cru? Voici que les dieux de l'Inde se déplacent et qu'ils viennent jusqu'à nous. Qu'est-ce qui fait que les divinités voyagent? Si rien ne relève du hasard, si, au contraire, les rencontres décisives obéissent à une forte nécessité, laquelle conduit Nek Chand jusqu'ici? Et qu'aurions-nous à apprendre de ce vieil homme seulement connu, à ce jour, de quelques rares privilégiés occidentaux mais que l'Inde révère, admire, vénère même? Auquel elle a conféré le titre honorifique de Padam Shri, puisqu'elle le considère comme l'un de ses plus grands artistes vivants; le plus considérable, peut-être, auteur d'une œuvre immense jusqu'à l'invraisemblable et inclassable: un merveilleux jardin.

«Un jardin que les autorités ont décidé d'appeler Rock Garden (jardin de pierres) mais que j'ai créé, moi, pour en faire le royaume des déesses et des dieux», rectifie Nek Chand. En effet, ils sont là, avec tous leurs attributs, avec leurs escortes, parfaitement identifiés par les trois mille visiteurs de tous âges, de toutes classes et castes qui, quotidiennement, parcourent les sentiers, longent les défilés, se rafraîchissent aux cascades d'eaux claires et se font photographier auprès d'une des innombrables sculptures – oiseau géant, soldat ou porteuse d'eau presque grandeur nature. Une grande cohue de personnages et d'animaux peuple le lieu auquel Nek Chand, 81 ans, a consacré cinquante années de travail acharné. Mais les habitants imaginaires sont plus nombreux encore. Les déesses y disposent de bains, les rois d'armées, tout un monde se côtoie et se superpose familièrement. Une vie intense parcourt êtres et choses.

Or, ce jardin de conte ancien, qui a secrètement grandi à l'ombre et grâce aux rebuts du chantier de Chandigarh, la célèbre cité construite par Le Corbusier, fait l'objet d'une révélation massive: six expositions en Suisse, France, Italie et Belgique, organisées simultanément; un film, un livre. Le tout mis sur pied à l'initiative de Lucienne Peiry, directrice de la Collection de l'art brut, à Lausanne. Tout se passe très vite: le photographe et cinéaste français Philippe Lespinasse la met sur la piste. «C'est lui qui m'a donné les clefs du jardin et de ses coulisses. Il m'a littéralement happée et entraînée à la rencontre de l'Inde et de Nek Chand.» Partie en janvier dernier, elle en revient transformée et déterminée à défendre une œuvre littéralement extraordinaire. Elle mobilise les partenaires, obtient de nombreux appuis, dont celui de l'Unesco, travaille d'arrache-pied, organise le transport, la restauration des pièces fragiles, orchestre les expositions, le livre, le film, et elle vernit le tout dix mois plus tard!

Sa conviction est largement partagée. «Les Indiens voient en Nek Chand un sage. Ils sentent qu'à Rock Garden, il se passe quelque chose de profondément particulier, de l'ordre du parcours initiatique.» Le royaume des déesses et des dieux s'étend sur douze hectares d'une nature prodigieusement présente et foisonnante. Or cette richesse végétale, la variété des parcours, les mouvements du sol, collines, falaises et ruissellements, tout est dû à Nek Chand. «Autrefois, en ce lieu, il y avait un terrain absolument plat, sablonneux et dépourvu d'eau. J'y ai tout apporté, pierre après pierre.» Le jeune inspecteur aux Travaux publics qu'il était en 1958 travaillait alors sur le chantier de Chandigarh où s'édifiait la nouvelle capitale du Pendjab, le gigantesque projet urbanistique confié à Le Corbusier par le premier ministre de l'Inde Jawaharlal Nehru.

Or le voici qui décèle, non loin, un terrain vague de 2500 m2, se l'approprie, le défriche et, chaque jour, après son travail, se lance à bicyclette en direction des contreforts de l'Himalaya, 30 à 40 kilomètres plus loin. Dans les montagnes où résident les dieux et dans le lit des rivières, il sent la présence de «pierres habitées de vie, de pierres qui parlent». Ces blocs qui, parfois, pèsent jusqu'à 40 kilos, il les ramasse et les ramène un à un sur son vélo. C'est ainsi qu'il aménage progressivement, silencieusement, son jardin. Au début, son activité, illégale, reste secrète y compris pour ses proches. La clairière qu'il a dégagée devient au fil des ans un vaste dépôt d'objets de rebut. Car il parcourt les décharges, récupère tout ce qu'il trouve; les déchets les plus hétéroclites, il les recycle et, patiemment, construit son royaume avec les rejets du chantier de Le Corbusier.

«Le Rock Garden est fait pour et par les objets jetés! Ce qui n'intéresse personne m'intéresse: métaux, tissus, plastiques, pneus, assiettes cassées, morceaux de bracelets, coquillages... Je leur donne une nouvelle vie.» Une nouvelle vie, c'est peut-être ce que Nek Chand a gagné en se faisant sculpteur, architecte, paysagiste, urbaniste, hydraulicien. Celle d'avant le jardin a été marquée par la mort et l'exil. Originaire d'un village au nord de Lahore, il figure parmi les rescapés de la Partition, l'exode le plus meurtrier du XXe siècle. Du jour au lendemain, plus de 10 millions de personnes se déplacent, les hindous pour gagner le jeune Etat indien indépendant (1947), les musulmans, pour rejoindre le Pakistan nouvellement créé (1949). Nek Chand et les siens doivent s'arracher à leur village; ils errent longtemps au milieu des massacres et des violences inouïes – de part et d'autre – qui accompagnent cette immense migration.

Lorsque, marié, devenu père et établi à Chandigarh, il entreprend l'aménagement du Rock Garden, il reste habité par le monde qu'il a quitté, la ferme familiale, les montagnes, les arbres de son passé. «Reconstruisez-vous votre village?» «Oui...», répond-il, rêveur. Enterre-t-il ses souvenirs et ses morts, les restitue-t-il à la vie? Il ne sait. En revanche, il construit à partir de cette certitude: tout ce qui existe vit pour toujours et ne s'abîme jamais. La mission qu'il s'est donné est de recueillir ce qui a été détruit pour le réunir à nouveau.

Depuis le point culminant du Rock Garden, se découpe la Chandigarh de Le Corbusier, toute proche. Etrange et paradoxal, juste à côté de la cité moderne, ce jardin pour les dieux et les humains, les animaux et les plantes, et qui appelle les vivants et les morts à cohabiter? Contradiction apparente: la cité du futur de l'un, le paradis de l'autre se répondent. Le Corbusier dans la rigueur – et aussi la digression –, Nek Chand dans l'effusion et l'exubérance, partagent, chacun depuis de sa culture et selon son langage, la fraternité de ceux qui font de leur parcours terrestre une recherche de la Cité idéale.

Ce parcours, Nek Chand ne se l'explique pas. «Je ne me suis jamais considéré comme un artiste, je savais ce que j'avais à faire et je l'ai fait.» En expansion perpétuelle, «le jardin ne s'arrêtera jamais», assure-t-il; d'ailleurs, il en a soigneusement préparé l'avenir. Lorsque les autorités, stupéfaites, découvrent le site, lui y a déjà travaillé clandestinement pendant quinze ans! Plutôt que d'interdire et démolir, elles décident de nationaliser le terrain et confient le développement du Rock Garden à l'ancien fonctionnaire qui, désormais salarié de sa propre œuvre, avec le titre de «créateur et directeur», peut s'y consacrer entièrement.

Aujourd'hui, il orchestre le travail de très nombreux collaborateurs qui, avec leurs familles viennent entretenir le jardin, procèdent aux travaux de terrassement, à la production d'une population en ciment armé incrusté de débris d'assiettes et autres matériaux usés, qui ne cesse de s'étendre, aux nombreux travaux de restauration. Des volontaires viennent de loin et parfois même de l'étranger, pour travailler au Rock Garden. «Entre le jardin et la population, toutes obédiences confondues, il existe une complicité, un lien profond», explique Lucienne Peiry. Qui rappelle que l'entreprise n'est pourtant pas exempte de menaces; ainsi, en 1990, l'intégrité du jardin est mise en péril par la construction d'une nouvelle avenue; à l'arrivée du bulldozer, plus d'un millier de personnes affluent spontanément et font bouclier: les démolisseurs renoncent...

Pourtant les guides de l'Inde ne mentionnent pas le Rock Garden ou ne le signalent qu'en deux lignes, regrette la directrice de la Collection de l'art brut. Qui, avec l'architecte Sarah Nedir, a métamorphosé les salles de son musée pour y accueillir à son tour dieux et déesses. «Impossible de recréer le Rock Garden; il fallait en donner l'idée. Nous avons donc procédé par signes, voilé de blanc la noirceur de nos murs, estompé les angles, dessiné des courbes, organisé les statues par groupes.» Surtout, elles décident de projeter le documentaire de Philippe Lespinasse, Le Plus Grand Artiste du monde sur un écran immense, de manière à rendre présents, par la voix en langue hindi et par l'image, un Nek Chand dans son jardin.