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Dans le film «Quo Vadis» de 1951, Peter Ustinov jouait Néron au côté de Patricia Laffan qui, elle, incarnait Popée, la deuxième épouse de l’empereur.

Histoire

Néron, fantasme noir de l’Occident

Plutôt que de se demander qui était l’empereur Néron, Donatien Grau préfère interroger, dans un essai passionnant, «qu’est-ce que Néron». Et si l’archétype du tyran sanguinaire et incestueux était une des plus belles fictions de l’Occident?

Néron? L’empereur romain traîne une fâcheuse réputation, c’est un euphémisme… Il a couché à qui mieux mieux, tant avec ses mignons qu’avec ses courtisanes, jusqu’à partager le lit d’Agrippine la Jeune, sa propre mère. Un jour, la lubie lui est venue de «voir d’où il venait» et il a fait découper les entrailles de sa génitrice. Il a également assassiné ses deux épouses. Enfin, celui qui voulait être acteur de théâtre et obligeait ses courtisans à l’applaudir (sous peine de mort), n’aurait été qu’un artiste raté. La nuit du 18 juillet 1964, alors que Rome brûlait sous ses yeux, il a joué de la lyre…

Cela fait vingt siècles que l’Occident rêve Néron. Mais on sait peu de choses avec certitude, sur le «people» le plus célèbre de l’Antiquité. Donatien Grau, docteur de l’Université de la Sorbonne, critique d’art et écrivain, décortique dans Néron en Occident. Une figure de l’histoire, paru dans la Bibliothèque des idées chez Gallimard, le fantasme néronien, qu’il juge profondément éclairant.

Nez busqué

Tiberius Claudius Nero, né en 37, adopté par Claude en 51, eut pour conseiller le philosophe Sénèque. Il fut le premier persécuteur des chrétiens mais aussi l’instaurateur d’une paix sociale et politique. En 68, à 31 ans, il se suicide alors qu’il a été démis par le Sénat. Avec lui s’achève la ligne des Julio-Claudiens, première dynastie de l’Empire, qui le rattachait à Jules César et à Auguste. C’est à peu près tout ce que l’on sait avec certitude. On connaît aussi ses bustes et ses effigies, sur les pièces de monnaie de l’Empire: cou épais, double menton, nez busqué, le visage est gras, les petits yeux s’enfoncent dans les orbites… Sénèque, flatteur, le dit pourtant aussi beau que Phébus. Le reste n’est que fantasme, ou construction de l’esprit.

Pourtant, tout avait commencé sous les meilleurs auspices, si l’on en croit la propagande officielle. Au début de son règne, Néron est présenté comme «un astre solaire illuminant le monde». L’arrière-arrière-petit-fils d’Auguste détourne habilement la gloire de son aïeul à son avantage: associé à Apollon ou à Jupiter, il est présenté par la littérature aulique comme le meilleur souverain de l’histoire, celui qui amènera l’Empire à un nouvel âge d’or de plénitude et de félicité.

Dès le Ier siècle, tout change. Les commentateurs en font l’archétype du prince dégénéré, l’incarnation du mal sur terre. Mais sa mégalomanie nous est rapportée par des historiens farouchement anti-néroniens, que l’on peut soupçonner d’impartialité. Tacite, Dion et Suétone se complaisent parfois avec gourmandise dans la description des détails les plus scabreux de sa geste. Néron devient la personnification de la souillure.

Le mal incarné

En universitaire méticuleux, Donatien Grau s’attache à analyser cette vaste entreprise de construction historique et rhétorique. Il nous invite à une «historiopoétique», cherche à comprendre le rôle des représentations de l’empereur maudit sans les délier des faits qui les ont inspirées. «Au contraire, précise le chercheur, les représentations viennent étendre les faits, les jouer, les rejouer. L’historiopoétique ne contredit pas l’histoire. Elle est, en réalité, le soupçon de l’écart qui la renforce.»

Pour Donatien Grau, Néron a bel et bien existé. Il a donné lieu à une construction mythologique qui est réelle, d’innombrables œuvres en témoignent, des péplums à la bande dessinée, des romans aux peintures de maîtres. Mais le mythe n’éclaire pas tant Néron lui-même que les sociétés qui l’ont élaboré. «Peu importe au fond ce qu’il a fait, seul compte le mal qu’il a incarné.»

La vaste entreprise de récupération se déploie à travers les âges. Le christianisme en fera un Antéchrist et annoncera son retour. Il est le pire du monde païen et représente tout ce que les chrétiens ont dû écraser. Dans les mystères médiévaux, on l’imagine transgresser Dieu et désirant accoucher d’un enfant, comme une femme. Sa progéniture est à son image, l’engeance de la terre: il met bas une grenouille. Quant à Luther, bien plus tard, il mettra dans le même panier Néron et les pontifes de l’Eglise romaine. Mais Voltaire défendra l’empereur honni pour mieux s’attaquer aux catholiques.

De Monteverdi  à Dolce & Gabbana

Dans les arts, Monteverdi dramatise sa débauche et Racine en fait un amoureux monstrueux. En compagnie des libertins, il devient un modèle qui permet de remettre en question les systèmes de pensée. Enfin, au XIXe, le «bad boy» de la Rome antique est furieusement d’avant-garde. Les décadents l’élisent comme modèle esthétique, l’empereur est le héraut de voluptés nouvelles, exacerbées et sublimes, comme dans le roman Mademoiselle Maupin de Théophile Gautier: «J’ai rêvé de brûler des villes pour illuminer mes fêtes; j’ai souhaité être une femme pour connaître de nouvelles voluptés.»

Publié en 1895, le roman Quo vadis? de Henryk Sienkiewicz imagine la vie des chrétiens persécutés à l’époque de Néron. Il connaît un immense succès et sera adapté six fois au cinéma, notamment par Mervyn LeRoy, avec Peter Ustinov dans le rôle-titre. Les séries B érotiques en font leurs choux gras: que peut-on espérer de mieux qu’un monstre de lubricité, avec une caution historique et culturelle? La récupération continue de fonctionner à plein aujourd’hui, jusqu’à l’ornementation de t-shirts Dolce & Gabbana.

Fin de lignée

Néron muté, comme un virus ultrarésistant. Il s’est hybridé à travers les siècles, continuant d’occuper le devant de la scène, ratiboisant ses concurrents. Jules César? Il n’a pas attisé les antagonismes ni suscité de telles passions, et il n’a pas été revendiqué par la contre-morale. Caligula? Il n’a été horrible que pendant un court règne de quatre ans et sa légende ne comporte pas «les moments de lumières qui rendent Néron si attirant». Car Néron allie la possibilité du prince vertueux des débuts avec la décadence de l’empereur mégalomaniaque et sanguinaire. Bâtisseur, il a davantage marqué l’Empire que Caligula, notamment en faisant édifier son palais impérial, la Domus aurea ou Maison dorée, à Rome. Enfin, sa mort est plus dramatique, puisqu’il est le dernier de sa dynastie.

L’Histoire est une fiction. Elle raconte aussi celui qui la raconte. Ce n’est pas nouveau, mais il faut, encore et encore, le rappeler, comme le fait brillamment Donatien Grau. Sous sa plume, l’empereur maudit opère sa nouvelle métamorphose: le voici devenu l’allégorie d’une constante réinvention. Néron ouvre un horizon nouveau: «celui d’une histoire de l’Occident, et, peut-être même, d’une pensée de l’Occident».

Donatien Grau, «Néron en Occident, une figure de l’histoire», NRF, Bibliothèque des Idées, 408 p.


«Il y a de nombreuses différences entre Néron et Hitler»

Peut-on savoir qui était vraiment Néron? Donatien Grau: Penser une «personne» de Néron n’a, tout d’abord, pas de sens. La pensée de la «personne» moderne n’est pas présente en tant que telle dans le monde ancien. Ensuite, si l’on postule, à partir de quelques textes philosophiques, qu’elle en a un, nous n’avons aucune entrée dans la personne de Néron: ce ne sont pas les historiens anciens comme Suétone, massivement anti-néroniens, qui vont nous permettre de connaître la vérité de ses motifs. En revanche, ce que nous avons, ce sont des représentations de Néron, qui elles-mêmes témoignent des époques, et composent un «fonds commun». C’est ce fonds qui m’a intéressé, et l’histoire que l’on en peut retracer, infiniment riche et prismatique.

Il est impossible de dissocier l’homme des fantasmes qu’il a suscités? Cela a été la grande intelligence des philologues allemands du XIXe siècle (notamment Schiller) de comprendre que la question de l’homme ne devait pas, là, se poser; que ce qui comptait, c’était le règne, l’époque, les actes. On peut donc, assez facilement (quoique partiellement), parler de l’empereur dans le monde romain et montrer son action. On peut voir comment, sous Néron, s’est élaborée une pensée du rapport au peuple, de l’universalité de l’Empire, une politique économique, une géopolitique, une esthétique. Tout cela est passionnant en soi. L’attribuer à un empereur qui, par sa fonction, incarne ce mouvement, est pertinent. Y voir des manifestations de «Monsieur Néron» serait manquer l’écart historique.

Un personnage récent semble concurrencer Néron dans l’imaginaire du mal, c’est Adolf Hitler. Est-ce que Hitler surpassera Néron, dans les époques futures, en devenant l’archétype du tyran? Evidemment, on pense à «l’ordre Néron», («Nero-Befehl»), qui exigeait la destruction des infrastructures allemandes, donné par Hitler le 19 mars 1945. Même si, du côté de Hitler, l’imaginaire néronien – présent sous le IIIe Reich, comme dans les deux autres totalitarismes occidentaux – est en dialogue avec un autre imaginaire, germanique, wagnérien. Mais je crois en réalité qu’il y a de nombreuses différences entre Néron et Hitler. Pour n’en citer que quelques-unes: l’un des fondements de la présentation de Néron est sa débauche personnelle. Ensuite, cette dernière a produit peu de victimes; même si l’on suit les récits les plus noirs des meurtres de Néron, nous parlons de quelques dizaines de chrétiens, quelques dizaines de sénateurs. Peut-on décemment mettre cela en comparaison avec les horreurs du nazisme? Enfin, il n’y a pas – à l’exception de quelques groupes – d’image «positive» de Hitler. Au contraire de Néron. L’Histoire ne se répète pas, elle vibre.

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