Cinéma

Netflix chamboule l’économie fragile des auteurs

Partout où elle produit, la plateforme dicte sa loi, du scénario à la réalisation en passant par la rédaction des contrats. Si les investissements de Netflix créent un appel d’air, ils fragilisent aussi l’écosystème des créateurs. Le point avec des auteurs suisses à l’occasion de l’ouverture du Festival de Locarno

Tadaaam! Dans le salon familial de son appartement de Brooklyn, le sonore emblématique de Netflix lui procure à chaque fois une petite émotion. Le journaliste, auteur, producteur et réalisateur suisse Jean-Cosme Delaloye ne s’en cache pas, il a tout fait pour que son dernier film, Stray Bullet, figure dans le catalogue de la célèbre plateforme américaine. «Jusqu’à présent, je montrais mes films documentaires dans de nombreux festivals. Mais l’histoire s’arrêtait là, se souvient Jean-Cosme Delaloye. Pour Stray Bullet, je rêvais du succès commercial, avec l’ambition personnelle, dès le début, de le proposer sur une de ces grosses plateformes de streaming.» Ce sera donc Netflix.

A 44 ans, le Lausannois, exilé à New York depuis 2002, attrape le virus de la production documentaire sur le tard grâce au réalisateur et photographe suisse Nicolas Pallay. Il tâtonne au début et finance son premier documentaire avec sa carte Visa. By My Side (A Mi Lado) sort en 2011. Deux autres films suivront. Pour Stray Bullet, Jean-Cosme Delaloye drague ouvertement Netflix en calibrant la narration, le style du film, jusqu’à son sujet, pour la plateforme: «Mon ambition était plus commerciale que festivalière. Je voulais que le film soit vu par le plus grand nombre.» Tourné et produit en 2017 par la société genevoise Tipimages, Stray Bullet s’immerge dans la violence des gangs, à Paterson, dans le New Jersey.

Processus exigeant

Au jeu de la séduction, la plateforme se montre difficile. «C’était un long processus d’approche, qui a pris plus de huit mois avant la signature, raconte Jean-Cosme Delaloye. L’élément clé réside dans la recherche d’un agent aux Etats-Unis qui s’implique et négocie avec Netflix.» Jean-Cosme Delaloye n’aura jamais de relations directes avec le géant américain, qui lui impose une procédure de sélection «exigeante». Netflix sort finalement le film en juillet 2018 dans son bouquet documentaire.

Pierre-Adrian Irlé a produit et réalisé Station Horizon, série phare la RTS diffusée en 2015. Cette fiction aux allures de western moderne tournée en Valais a intégré le catalogue de Netflix en 2017. «Je ne suis pas en négociation directe avec Netflix, prévient Pierre-Adrian Irlé. Les choses sont plus compliquées que cela.» Le réalisateur a confié les droits de Station Horizon à la société de distribution internationale Banijay pour les territoires hors de Suisse, contre un revenu minimum garanti. «Les distributeurs ont souvent un intérêt commercial à vendre une série territoire par territoire. C’est beaucoup plus profitable qu’un accord multi-territorial avec Netflix pour une série déjà produite.»

Dans le cas de Station Horizon, Banijay a vendu la série à la chaîne SBS en Australie, où elle a bien marché. Puis à Sony pour l’Asie centrale et la Russie (CEI). «Ils ont ensuite tenté de négocier avec Walter Presents (Channel 4) pour le Royaume-Uni. Mais cela n’a pas abouti. Ils ont donc décidé de proposer un paquet de territoires à Netflix, dont les Etats-Unis», explique Pierre-Adrian Irlé. «Il faut dissocier une série totalement produite localement puis vendue au site de streaming d’une série qu’il a coproduite. «Station Horizon n’est pas une série Netflix. Elle est donc moins bien positionnée qu’un pur produit de la plateforme. Celle-ci n’y investit pas les mêmes montants.»

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Pierre-Adrian Irlé voit d’un très bon œil la révolution en cours sur le marché de la production audiovisuelle. «La période que nous traversons est absolument passionnante. Beaucoup d’employés de Netflix viennent des studios et des chaînes câblées américains, dont ils apportent le savoir-faire dans le domaine de la production originale. Et si aujourd’hui un diffuseur inaugure un nouveau canal, ce sera du streaming», affirme en connaissance de cause Pierre-Adrian Irlé, qui vient d’être nommé pour chapeauter la future plateforme de diffusion en ligne de la SSR.

Les risques du mainstream

A Genève, Stéphane Mitchell a scénarisé la série à succès de la RTS Quartier des banques, coproduite par TeleClub. Les droits ont été vendus dans une douzaine de pays. Depuis décembre 2018, elle est diffusée sur Amazon Prime. «Pour les auteurs romands, la Suisse est un petit marché avec deux grands acteurs. Il y a la SSR et le cinéma, constate Stéphane Mitchell. L’arrivée de nouveaux diffuseurs en ligne diversifie les perspectives. C’est à la fois très tentant et inquiétant. Le service public va défendre des formes de narration diverses. Avec les sites de streaming, il y a le risque de tomber dans le mainstream. Même s’il est extrêmement bénéfique de pouvoir écrire pour d’autres.»

Malgré tout, «les auteurs suisses ont de plus en plus envie de s’exporter, ajoute Stéphane Mitchell. Beaucoup tentent le grand écart de raconter quelque chose de local avec une portée universelle. Les Américains le font très bien. On doit en être capable.» Quartier des banques est le «produit» parfait pour ce type d’exercice. «Nous avons coproduit la série avec la Belgique. Au moment de l’écriture, nous avons fait en sorte de lui donner cette ambition internationale, dans la forme et sur le fond.» Pari gagné, même si sa diffusion sur Amazon Prime soulève l’épineuse question du montant de la rémunération pour ses auteurs.

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En dominant la production audiovisuelle en ligne, les sites de streaming imposent la conception américaine du droit d’auteur. Un modèle qui fragilise l’écosystème des créateurs. Le droit d’auteur et le copyright sont souvent confondus. Pourtant, ce sont deux dispositifs différents. Le droit français, par exemple, considère que plusieurs auteurs ont participé à l’œuvre audiovisuelle. La loi leur assure une rémunération à chaque diffusion par exemple, en plus de leur salaire initial.

Casse-tête du droit d’auteur

Le copyright anglo-saxon, lui, protège l’acquéreur d’une œuvre et non les auteurs. Dans le droit américain, le propriétaire d’une œuvre est son producteur, qu’il s’agisse d’une personne physique ou d’une entreprise. Cela signifie qu’il change au gré des ventes. Les auteurs, eux, sont rémunérés uniquement sur salaire, au moment de la création. Un autre mécanisme de rémunération existe; il consiste à s’assurer contractuellement de recevoir un pourcentage net directement du producteur sur toute vente. Mais la négociation peut être difficile.

Les inquiétudes en Europe naissent du fait que les plateformes américaines tentent d’imposer le système du copyright. Pour ceux qui voudraient collaborer de près ou de loin avec elles, c’est à prendre ou à laisser. Ni Netflix ni les auteurs qui travaillent directement avec la société californienne ne communiquent sur cette question. Comme HBO, Netflix pratique le système dit de buy-out. Il consiste à acheter tous les droits d’une œuvre au moment de la signature du contrat sans avoir à reverser de royalties ultérieurement en fonction de son exploitation. En France, comme en Espagne, les associations qui accompagnent, défendent et soutiennent les auteurs sont dans le flou. Aucun mécanisme ne permet pour l’heure d’assurer la protection du droit d’auteur face au développement implacable des plateformes de streaming.

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Cet article est issu d’une initiative commune de Cinébulletin, CultureEnJeu et le Journal de la SSA.

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