A Neuchâtel, l’art se fête, hospitalier et expérimental

Anniversaire Pour ses 20 ans, le CAN voit grand, aux anciens abattoirs de Serrières

L’événement sort des cadres convenus

Vingt ans. Serait-ce l’âge de l’institutionnalisation? La sclérose guet­terait-elle? A Neuchâtel, le CAN a choisi de poser ces questions non pas en convoquant quelques experts pour un colloque exceptionnel sur la durabilité des centres d’art et autres Kunst­halle mais en se lançant dans une expérience hors les murs assez déjantée. Pour ses 20 ans, il sort de ses murs, mais aussi des cadres convenus, en investissant une série de bâtiments largement à l’abandon, les anciens abattoirs de Serrières.

Mercredi, à trois jours du vernissage, les lieux tenaient à la fois de la ruche, du camp de vacances et du chantier. Dans tous les coins, de la poussière, des outils, des va-et-vient continus. C’est qu’on est parti de loin. Le CAN a obtenu ces locaux désaffectés en février. Il a fallu les assainir, renouveler 1200 mètres de câblage électrique, ramener l’eau, le réseau internet. Et en même temps accompagner les projets des artistes. Bref, pour la petite équipe du CAN, six personnes, il a fallu plus que jamais retrousser les manches.

Les abattoirs de Serrières sont promis à la démolition, c’est dire que tout est possible, ou à peu près, pour les artistes. On cloue, on démonte, on réaffecte. Ici, un trou béant a été fait dans une paroi, là les catelles s’émiettent au sol. Tout paraît partir dans tous les sens et pourtant la thématique qui sous-tend l’événement est bien visible.

Plus qu’une thématique, c’est d’une atmosphère, d’une expérience de vie qu’il faudrait parler. En baptisant son projet L’Hospice des mille-cuisses, le CAN entendait «créer une communauté», nous rappelle Arthur de Pury, son directeur. Nous sommes assis autour de la table de cuisine de cette société qui s’improvise bel et bien avec Marie Villemin, collaboratrice du CAN. Ils parlent de ces voisins, pas du tout amateurs d’art contemporain, qui viennent pourtant donner des coups de main, le soir en rentrant du travail, voire toute la journée pour ce sans-emploi. On est définitivement loin des discours sur le public de l’art. L’Hospice des mille-cuisses expérimente, clairement. Le terme évoque l’accueil, le soin, mais aussi l’enfermement. L’art soigne-t-il ou doit-il être soigné? Ici, on ne veut pas donner de réponse mais «laisser la maladie réaffecter librement les lieux». La maladie vue comme un état passager, une mutation.

Tout autour des bâtiments naissent d’étranges colonnes jaunes, clôture symbolique imaginée par Taryk Hayward. A l’entrée, on passe devant un garage où Harold Bouvard a remplacé les deux-roues par des cannes et des déambulateurs. Chaque espace de l’ancien abattoir a sa fonction: réception, pharmacie, cabinet de consultation, dortoirs, salon TV.

Sur le toit, les frères Chapuisat installent un spa au milieu d’une immense structure en bois, comme celle dans laquelle ils avaient vécu au CAN en 2010. Mais ici, la construction semble parasiter l’extérieur du bâtiment. Ils font dans le très grand et en parallèle dans le minuscule. Dans une cave sombre et humide, d’étranges champignons sont en train de pousser à partir de spores semées sur de la sciure de bois. Ils auraient des pouvoirs non pas hallucinogènes, mais antibiotiques.

Parmi les projets les plus grandioses, La Vénale de Bionise, de Dejode & Lacombe. L’engin n’était pas encore monté mercredi. D’une part, une machine de métal haute comme deux étages, de l’autre des dizaines de bâtons dont les peintures multicolores séchaient le long des murs. Les visiteurs qui entreront dans cet étrange manège, ou lanterne magique géante, en verront sans doute de toutes les couleurs.

En tout, une soixantaine d’artistes participent à l’événement, choisis pour les souvenirs qu’ils ont laissés à l’équipe du CAN, pour leur capacité à enrichir ces questionnements sous-jacents de la manifestation. Pas mal de Neuchâtelois aussi, parce que le CAN se veut inscrit dans sa région. Qu’ils exposent quelques peintures, diffusent une vidéo, préparent une performance ou qu’ils aient eu besoin, comme Christian Waldvogel, de provoquer une gigantesque explosion de couleurs pour créer une pièce inédite, chacun apporte sa pierre à cet Hospice des mille-cuisses qui va vivre tout au long de l’exposition, de nuit comme de jour.

Non pas que la manifestation soit ouverte 24 heures sur 24, mais les dortoirs ne sont pas qu’une simple mise en scène. Ils accueilleront certains artistes tout au long de l’exposition. Ces espaces destinés autrefois à donner la mort sont ainsi transformés en un espace de vie où auront lieu jusqu’au 3 octobre mille et une expériences de guérison.

Passer de l’abattoir à l’hospice, c’est sans aucun doute une forme d’optimisme. «Nous sommes peut-être un peu romantiques ou utopistes», plaident de concert Arthur de Pury et Marie Villemin dans leur cuisine provisoire. Un artiste entre, salue tout le monde et pose une caisse de bières sur le frigidaire. «Il est aussi brasseur», nous explique-t-on. De quoi encourager les travailleurs, qui ont encore du pain sur la planche jusqu’à samedi.

L’Hospice des mille-cuisses, anciens abattoirs, rue Martenet 4, Neuchâtel-Serrières. Du 22 août au 3 octobre. www.can.ch

Christian Waldvogel a provoqué une gigantesque explosion de couleurs pour créer une pièce inédite