Il aura fallu que le temps passe pour que Neuchâtel se sente prêt à rappeler, sous une forme somptueuse, son ancienne appartenance à la Prusse. Alors que le tricentenaire de son rattachement à la couronne prussienne, en 2007, n’avait donné lieu à aucune manifestation officielle dans le canton, le Musée d’art et d’histoire de la ville propose enfin une exposition, fruit de plus de quatre années de préparation. Un travail de longue haleine donc, à «l’enjeu merveilleux», sur le plan de la formation des étudiants, de l’avis de Pascal Griener, membre du comité scientifique, par ailleurs professeur d’histoire de l’art et de muséologie, dont les étudiants ont rédigé les notices des objets reproduits dans le catalogue.

Des objets pour certains célèbres, pour d’autres inédits, dont il a fallu assurer l’expertise. Des objets répartis sur une surface de 700 m2, dans sept salles dotées chacune d’une couleur, à commencer par le bleu de Prusse. Le public est accueilli à l’instar du souverain prussien Frédéric-Guillaume III, de passage à Neuchâtel en 1814, après la chute de Napoléon. Les scénographes Sylvia Krenz et René Schmid ont reproduit arcades et guirlandes, et mis en évidence la couronne royale, une reconstitution dont l’original n’existe plus, les diamants ayant été dispersés pour financer la guerre de 1870… Les sceptres, en argent et bois, eux, sont authentiques, de même que les portraits en pied des six souverains qui se sont succédé, en tant que princes de Neuchâtel, au cours de cette période prussienne (1707-1848/57).

Il aura donc fallu que le temps passe et que les mentalités changent, y compris du côté des historiens. Il aura fallu non pas oublier, car les historiens n’oublient rien, mais accepter et replacer dans leur contexte les abus de l’Ancien Régime et le sentiment national face à l’Allemagne, pour redécouvrir les apports de cette gouvernance prussienne.

Les souvenirs ont resurgi (une bonne part des sources officielles étaient conservées en RDA), dans les musées, dans les demeures particulières et les archives privées. On relèvera que le Pays de Neuchâtel, au XVIIIe siècle et au cours de la première moitié du XIXe, a connu un âge d’or, avec l’essor de l’industrie de toiles peintes, ou indiennes, et de dentelle précieuse, l’édition d’ouvrages importants comme l’Encyclopédie, l’apparition de bâtiments dans le style néoclassique. Maître d’œuvre de l’exposition et spécialiste de l’architecture néoclassique, Elisabeth Crettaz-Stürzel évoque dans la deuxième salle, badigeonnée de jaune pâle, teinte de la pierre d’Hauterive, l’omniprésence à Neuchâtel de ce style, qui puise dans l’Antiquité grecque en Italie. Puis sont évoqués des intérieurs du patriarcat, lieux du confort, du jeu (un jeu de tarot), du raffinement (de fines dentelles de soie), de la lecture – on rappellera la figure d’Isabelle de Charrière, femme de lettres hollandaise installée à Neuchâtel.

Au moment de quitter l’exposition, on retrouvera avec plaisir les figures de Frédéric-Guillaume III et surtout de son épouse, la reine Louise, vénérée en son temps. Mère de dix enfants, dont sept étaient morts en bas âge, Louise avait entretenu des liens étroits avec sa gouvernante neuchâteloise, à laquelle Sa Majesté rendra visite lors de son passage à Neuchâtel en 1814. Il lui offrira un châle en cachemire, souvenir de sa femme défunte. L’histoire – économique, culturelle – des relations de Neuchâtel avec la Prusse est aussi une histoire de sentiments.

Sa Majesté en Suisse. Neuchâtel et ses princes prussiens. Musée d’art et d’histoire (esplanade Léopold-Robert 1, Neuchâtel, tél. 032/717 79 25). Ma-di 11-18h. Jusqu’au 6 octobre.

Les souvenirs ont resurgi dans les musées, dans les demeures particulières et les archives privées