Scènes

A Neuchâtel avant Pully, Virginie Despentes et Béatrice Dalle officient en prêtresses dark de Pasolini

Au Théâtre du Pommier, ce jeudi, à l'Octogone, ce vendredi, les deux artistes disent les mots du poète romain sur fond de rock dense et atmosphérique. Il faut y aller, clame la critique du spectacle publiée lors de sa venue à Antigel, à Genève, en janvier dernier.

Une messe noire pour deux prêtresses au sommet de leur présence, de leur tendresse cabossée et de leur puissance. Du rock sous tension pour accompagner le verbe sans pitié d’un poète assassiné. Mercredi soir, à l’Alhambra, le festival Antigel a connu un des grands moments de sa huitième édition: la lecture-concert de textes de Pier Paolo Pasolini par Virginie Despentes, Béatrice Dalle et le groupe de rock lyonnais Zëro. La salle était comble, fervente, des spectateurs étaient debout, amassés, pour assister au sabbat de ces madones des bas quartiers. Mais pas sûr que tous les mots de Pasolini soient passés. L’entame, notamment, très philosophique et politique, a interloqué.

Virginie Despentes, à la croisée de la parole et de la musique. C’est logique. L’auteur de King Kong Théorie a longtemps été disquaire et sa formidable fresque contemporaine Vernon Subutex témoigne de sa connivence avec le monde du rock. A vrai dire, celle qui est aussi cinéaste apparaît plutôt punk à travers ses propositions artistiques radicales. Mais ici, avec le groupe Zëro qui l’accompagnait déjà dans le vibrant portrait des gueules cassées de Louis Calaferte l’an dernier, la dissidente à la voix grave marque sa préférence pour un rock dense, atmosphérique, doué dans la progression dramatique. Emmenés par Eric Aldéa, les musiciens alignent batterie, guitare et synthé pour une partition qui ne cède jamais et toujours enveloppe d’une nappe sonore les diseuses de mauvaises aventures.

Les fils maudits

Car, oui, les textes de Pier Paolo Pasolini sont souvent amers, désabusés. Surtout la grande diatribe du début. Ce constat sans complaisance que le poète fait de la jeunesse italienne des années 70, adolescents pâles au regard vide, fascinés par les nouveaux fascismes que sont la consommation et la télévision. Le plus douloureux pour l’amoureux des ragazzi sauvages, dit le texte tiré des Lettres luthériennes publiées en 1975, l’année de son assassinat, c’est que même les fils de prolétaires sont gagnés par ce poison. Alors, tel le père spirituel qu’il est, Pasolini maudit ces enfants dévoyés et leur promet les pires désillusions.

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«J’accepte l’idée de leur punition!» lit Béatrice Dalle, pull et pantalon noirs, les ongles peints en rouge, des pluies de bagues aux doigts. Un coup d’archet marque la sentence. «Les fils sont presque tous des monstres», poursuit-elle alors que la batterie entre dans la danse. «Masque d’une intégration diligente, leur regard fuit, ils n’ont aucune expression.» Sensuelle, charnelle, l’égérie d’un cinéma incandescent déploie ses bras et sa voix résonne dans une vaste réverbération. En noir elle aussi, Virginie Despentes enchaîne, plus sobre, plus rock et plus implacable: «Ils ont régressé, ils ne savent que ricaner. Les fils qui ne se libèrent pas des fautes des pères sont malheureux». Elle marque ce constat de gestes saccadés de la main et du bras. Et puis, sur un tic-tac à la baguette, cliquetis de percussion pour une danse des morts, elle crucifie «la fausse permissivité et l’unification totalitaire de la consommation». Les interprètes fascinent, mais la pensée du poète en colère est parfois difficile d’accès.

Les sœurs déclament à l’unisson

La soirée déroule ensuite des textes plus impressionnistes. Une errance identitaire, d’abord, sur la plage, un 15 août. Pasolini voit sa solitude et son désespoir derrière les rires et l’insouciance «des jeunes présomptueux». Le texte est tiré de La Persécution. Alors que la musique prend le train et cavale, Béatrice Dalle pleure (pour de bon) devant «cette foule banale et vénale», parle de «lynchage». Elle s’essuie le nez du revers de la main et Virginie tempère, toujours aussi sépulcrale: «Un père face à un fils rebelle doit comprendre son fils, au nom du libéralisme moral.» Pasolini cite ici Moravia et ironise, avant de concéder, vaincu par la beauté: «Honte et splendeur, amour jamais tu ne cesseras d’être amour.» A cet instant, les deux sœurs d’incantation déclament à l’unisson.

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C’est tout? Pas de frisson amoureux pour évoquer celui qui a défié la morale en affichant son homosexualité? Si, bien sûr, Virginie Despentes a pensé à éclairer ce versant. Dans les Sonnets découverts après sa mort, Pasolini a adressé une centaine de poèmes à Ninetto Davoli, l’acteur du Décaméron que l’auteur, âgé de 42 ans, a rencontré alors qu’il avait 15 ans et aimé passionnément. Au son des clochettes, Béatrice Dalle parle de la douleur de l’absence. «Quand vous êtes loin, cette réalité veut que je meure», tandis qu’épuisé par cette relation tissée de nombreuses séparations, Pasolini-Despentes capitule: «Je laisse couler l’eau de la source de mon mal. Comme un saint, un possédé, vous êtes appelé ailleurs, dans ces endroits que le destin vous a assignés.»

Subitement, c’est la nuit à l’Alhambra. Lumières, sons, tout s’interrompt. Le spectacle finit comme il a commencé: sans zone tampon. Rock’n’roll sabbat.


Virginie Despentes/Béatrice Dalle/ Zëro, je 20 sept, Le Pommier, Neuchâtel. Ve 21 sept, L'Octogone, Pully.

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