Donald Duck est un robot très consciencieux. Il ne parle pas, ne fait pas bip-bip non plus. Mais ses petites roues, et surtout ses capteurs, le mènent avec assurance là où on lui dit d'aller. D'ailleurs, il revient à l'instant d'un voyage sans heurts dans les couloirs de l'Institut de systèmes robotiques de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Son grand frère, en taille, s'appelle Pygmalion (photo de page Une). L'équipe de jeunes doctorants du professeur Roland Siegwart triture ses systèmes: on ne peut donc pas l'entendre parler, ni voir ses yeux-caméras pivoter.

Pygmalion est le prototype des robots qui entreront en communication avec les visiteurs de Robotics, l'une des expositions de l'arteplage de Neuchâtel, consacré au thème «Nature et Artifice». Dans un ballet aux figures libres, les robots se mêleront aux humains, qui auront là la possibilité de se confronter à l'état de la recherche la plus pointue dans le domaine de la robotique mobile. Au niveau mondial, jamais la gent robotique n'a pour le moment été soumise aux conditions qui seront celles d'Expo.02: des kilomètres à parcourir, durant des mois, devant une foule d'homo sapiens.

«Le public sera peut-être d'abord surpris. Les robots réels sont très gauches par rapport à leurs cousins de cinéma», prévient Roland Siegwart. Car une chose est sûre: si l'intelligence artificielle est capable de mater Garry Kasparov aux échecs, elle ne dépasse toujours pas les capacités d'un bébé d'un an dès qu'il s'agit de se mouvoir ou de percevoir le monde extérieur.

Or, selon une définition largement acquise, l'intelligence ne se résume pas à une force de calcul mais réside plutôt dans la capacité de réaction face à un environnement. «Les robots sont encore stupides aujourd'hui. Ceux qui laissent entendre qu'ils pourraient devenir intelligents d'ici à une vingtaine d'années ne peuvent être sérieux. Dans deux cents ans, peut-être», estiment Nicola Tomatis, Kai Oliver Arras et Björn Jensen, trois jeunes thésards de l'équipe Robotics.

Cette échéance pour le moins éloignée n'empêche pas les trois ingénieurs de chouchouter Pygmalion avec amour et de peaufiner sans relâche sa capacité de navigation et ses outils de reconnaissance vocale, auditive et sensorielle. Les robots lâchés dans le public seront parfaitement autonomes. Les Pygmalions détecteront la présence d'êtres vivants et pourront décider d'aller vers tel ou tel selon sa place dans le groupe, la couleur de ses vêtements, sa taille, etc. Un dialogue s'instaurera alors. «La réaction du public est pour nous extrêmement intéressante. Il y va de notre responsabilité de chercheurs de tenir compte des sentiments du public», estime Roland Siegwart.

«Quelle technologie voulons-nous pour demain et quels rapports souhaitons-nous entretenir avec elle?» enchaîne à distance Paul Verschure, chef de projet de l'exposition Ada, à voir également sur l'arteplage de Neuchâtel. Dans les couloirs de l'Institut de neuroinformatique de l'Université de Zurich/ETH, le chercheur a surgi avec Luca, son petit garçon de cinq mois, dans les bras. «Le cerveau de tout ce que vous allez voir, c'est lui!» s'exclame, tout sourire, le chercheur.

Confrontée au même problème que la robotique classique – même le plus sophistiqué des ordinateurs n'est pas plus malin qu'un cintre à côté des capacités du cerveau humain ou même de celui de la mouche – la neuroinformatique mise sur l'étude du cerveau humain… pour faire progresser l'intelligence des machines. Et si l'on parvenait à transposer le fonctionne-ment du cerveau naturel avec ses neurones capables d'interagir à la moindre modification de l'environnement dans un circuit électronique? se disent ainsi les chercheurs zurichois.

«Nos machines deviennent tellement complexes qu'elles doivent pouvoir s'autoconstruire, s'autoréparer et, au bout du compte, devenir intelligentes. Ada souhaite informer le public sur ce futur pas encore proche mais futur quand même. Car nous devrons alors apprendre de nouveaux comportements. Quels rapports voudrons-nous avoir avec des ordinateurs qui auront des opinions?», demande Paul Verschure.

Ada se présente sous la forme d'un immense cerveau dans lequel le public sera convié. Au sol, un damier de lumières fonctionne à l'image des cellules humaines; sur les côtés, un écran transmet ce qu'Ada «voit» par l'entre-mise de caméras. Ada peut être séduit par telle ou telle personne et lui proposer de jouer, de danser. Si Ada est déçue par son favori, son état d'âme sera immédiatement traduit en sons et en images. Ada peut bouder ou au contraire s'enflammer et devenir une «chauffeuse d'ambiance» hors pair. Comme pour Robotics, les techniques employées dans Ada n'ont jamais été assemblées à une si large échelle.

Pour en savoir plus:

www.ini.unizh.ch

et http://dmtwww.epfl.ch/isr/asl