A Neuchâtel, une exposition joue les fantômes

Anniversaire Le Centre d’art de Neuchâtel fête ses 20 ans. La première étape de cet anniversaire questionne la notion de la temporalité

Marc-Olivier Wahler revisite l’exposition de l’artiste écossais Jonathan Monk, qu’il a mise en scène en 1997

Le Centre d’art de Neuchâtel (CAN) a 20 ans. Vingt ans et derrière lui un demi-millier d’expositions, de projections, de performances, de tables rondes qui se sont succédé au premier étage de l’ancien immeuble industriel de la rue des Moulins comme hors les murs. Arthur de Pury, directeur depuis 2008, et sa petite équipe – ici chacun ou presque est commissaire d’exposition et quelque chose d’autre, secrétaire, comptable ou chargée de communication – préparent de grandes festivités pour la fin de l’été.

Dès le 23 août, le CAN s’installera dans les anciens abattoirs de Serrières. Ceux-ci se transformeront en «Hospice des Milles-Cuisses» pour des «expériences de guérison». Voilà qui intrigue. Mais pour l’instant, le CAN trouble la courbe du temps en affichant à son programme une exposition de l’artiste écossais Jonathan Monk… de 1997. C’est son commissaire, qui appartenait à l’équipe fondatrice et fut le premier directeur, Marc-Olivier Wahler, qui a eu l’idée de ce revival.

Que peut dire une exposition conçue en 1997 aux visiteurs de 2015? Comment la regarder? Ce n’est pas la première fois que des expositions sont ainsi rejouées. On pense à Quand les attitudes deviennent formes, née à la Kunsthalle de Berne en 1969, reprise dans un palais décati de Venise en 2013. Ou aux neuf «expositions vides» réactualisées en 2009 au Centre Pompidou et à la Kunsthalle de Berne. Quand l’art contemporain commence à se retourner sur lui-même, n’est-ce pas un signe d’obsolescence? Entre-t-il dans l’histoire?

Une bonne exposition d’art contemporain doit être elle-même expérimentale. Ce qu’elle ne sera plus si elle est simplement muséifiée. Ce n’est pas ce qui se passe au CAN. Nous sommes dans un jeu plus subtil entre passé et présent, sans doute parce que l’exposition de Jonathan Monk s’y prête particulièrement. Il ne s’agit pas d’une succession d’œuvres gardées depuis dix-huit ans dans le formol mais la plupart du temps d’installations qu’il a fallu reconstituer.

«Nous avons retrouvé les échanges que nous avions avant la première exposition, raconte Marc-Olivier Wahler. Je m’inquiétais du transport des œuvres, et Jonathan est venu avec une valise où il n’y avait guère qu’une petite pièce en néon. Le reste est né sur place.» Les néons de 1997 et de 2015 ne sont d’ailleurs pas les mêmes. L’on est passé de Almost Quite, à Almost Quiet, c’est-à-dire de «presque tout à fait» à «presque tranquille». Comme si aujourd’hui, l’urgence était moindre, que les choses – l’art peut-être – ronronnaient. A moins que ce ne soit le contraire. Et si tout était dans ce Almost, ce «presque» qui incite à demeurer attentif?

L’art de Jonathan Monk est de cet ordre-là, assez gracile. Pas de pause, pas de geste. Si ce n’est celui qu’il faut pour désacraliser. En 1997, l’exposition mettait en scène la dernière cigarette de l’artiste. Il s’agissait de signifier la fin de l’image romantique du créateur. Une postulation que Jonathan Monk a tenue jusqu’à aujourd’hui, avec un art de l’appropriation auquel rien n’échappe, de la vie de l’artiste aux œuvres des autres – Jeff Koons ou Gerhard Richter notamment – en passant par le monde qui nous entoure, dans sa trivialité quotidienne. L’artiste déplace, ajuste, modifie, à peine parfois. Ainsi, les Genevois se souviennent-ils de ses oriflammes et drapeaux flottant dans le quartier des Bains et sur le pont du Mont-Blanc en 2012. Certains avaient trouvé inconvenant que le motif reprenne la publicité d’un vendeur de kebab, une image devenue courante dans nos villes.

Peu de visiteurs de l’exposition actuelle du CAN pourront se vanter d’avoir vu le premier épisode sans doute. Quelques images, non visibles directement dans l’exposition, permettent de jouer au jeu des sept erreurs. Les différences, assumées bien sûr, soulignent la légèreté avec laquelle ont été considérées les œuvres à l’époque. Ainsi, trois cendriers-poubelles flambant neufs accueillent les visiteurs sous un autocollant interdisant de fumer. Ceux de 1997 ont longtemps servi sur la terrasse du CAN. La rouille les a condamnés à la décharge il y a une poignée d’années.

La pièce la mieux conservée est l’installation My Last Cigarette, qui avait alors été achetée par le Fonds régional d’art contemporain de Bourgogne. Un siège et un cendrier, devant un écran où l’artiste fume. L’image vidéo a bleui, ce qui lui donne une touche d’étrangeté nostalgique assez paradoxale. Mais surtout, des socles blancs placés sous le siège et le moniteur de télévision ironisent sur le statut des deux objets conservés. Cette dernière cigarette, décidément pas celle du condamné, ayant déjà plusieurs fois été remontrée, mise en écho avec d’autres œuvres de Monk depuis 1997.

Si l’exposition de l’artiste anglais est idéale pour considérer le passage du temps, c’est que cette problématique est incluse dans les œuvres elles-mêmes. La transformation inéluctable entre un son, son écoute, son enregistrement, l’écoute de celui-ci est donnée de façon poétique par une installation où un micro est planté au cœur d’un coquillage.

A l’image de cette pièce, l’exposition de 2015 reprend celle de 1997 qui, elle, se référait plus d’une fois aux sixties. Il y eut même un week-end «vidéo rock & roll» baptisé If 6 was 9 . Avec des images des Cramps, des Stooges, des Stones et du Velvet. Les années 1960. Celles qui virent naître Jonathan Monk et Marc-Olivier Wahler donc. Alors même que l’exposition est titrée comme une demande à un DJ des années 80. Anything by the Smiths. Le temps s’en va, le temps revient.

Jonathan Monk, Anything by the Smiths, au CAN, Neuchâtel, jusqu’au 24 mai. www.can.ch

L’art de Jonathan Monk est de cet ordre-là, assez gracile. Pas de pause, pas de geste. Si ce n’est celui qu’il faut pour désacraliser