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«Sueurs froides», par Alfred Hitchcock.
© DR

Cinéma

Neuf figures du cinéma élisent leur film favori

En toute subjectivité, plusieurs personnalités du monde du cinéma évoquent un film qui leur tient particulièrement à cœur

  • Seraina Rohrer, directrice des Journées de Soleure: «Home» (Ursula Meier, Suisse/France/Belgique, 2008)

«Ce film est brillant car, des années après, je me souviens encore très bien d’images et de scènes précises; je reste submergée par les émotions comme si je sortais tout juste du cinéma. Ursula Meier y raconte par des prises de vues d’une force rare la vie quotidienne d’une famille qui vit au bord d’une autoroute. Un garçon joue sur le désert de bitume. Une mère (Isabelle Huppert) se terre progressivement dans la maison et cherche à s’y abriter du bruit. Les dialogues sont rares, les images en disent davantage que les mots. Ça, c’est du grand cinéma!»

Lire aussi:  Les 50 meilleurs films de tous les temps

  • Lionel Baier, réalisateur: «Sherlock Junior» (Buster Keaton, Etats-Unis, 1924)

«Bien sûr, nous fîmes encore quelques beaux films après l’arrivée du son au cinéma, mais plus rien qui n’égala vraiment la puissance des productions au temps du muet. Aujourd’hui, on évoque une histoire, alors qu’avant 1929 on invoquait une présence. Après Sherlock Junior, nous aurions pu arrêter de faire du cinéma tant ce moyen-métrage contient tous les films à venir. La scène de fin où Keaton apprend à embrasser une fille dans la cabine de projection d’un cinéma en prenant pour exemple un acteur faisant de même sur l’écran est étourdissante de modernité. J’ai sur mon bureau une petite photo de l’acteur-réalisateur que m’a offerte Michel Vuillermoz. Elle me rappelle au quotidien que je ne suis qu’un nain assis sur l’épaule d’un géant.»

  • Carlo Chatrian, directeur du Festival del film Locarno: «Voyage en Italie» («Viaggio in Italia», Roberto Rossellini, Italie/France, 1954)

«Il y a un film qui, plus que tous les autres, m’accompagne. Ce n’est pas le seul que j’aime revoir de temps en temps, mais celui-ci m’est plus familier que les autres. Et j’aurais du mal à dire pourquoi. La première fois que je l’ai vu, adolescent, je suis tombé sous son charme sans pour autant adhérer aux choses que j’avais lues: le miracle, le mélodrame… Voyage en Italie, c’est pour moi un voyage à rebours, dans un pays qui m’appartient et que je connais à peine et, mieux que ça, dans une terre de mystères qui s’appelle l’être humain.»

  • Thierry Jobin, directeur du Festival international de films de Fribourg: «Trilogie de la vengeance: Sympathy for Mr. Vengeance/Old Boy/Lady Vengeance» (Park Chan-wook, Corée du Sud, 2002-2005)

«Cette Trilogie de la vengeance a attiré une attention occidentale encore bien insuffisante sur la nouvelle vague sud-coréenne. Ce trio de chefs-d’œuvre est la pierre de touche d’une cinématographie qui, ainsi que le montreront une dizaine de nouveaux films au FIFF 2017, continue de stupéfaire: comment transcender les genres populaires et leurs codes en y injectant les préoccupations et traumas d’une société? Ah, si le cinéma de demain, de Hollywood à notre chère Suisse, s’inspirait de cette excellence!»

  • Frédéric Mermoud, réalisateur: «Sideways» (Alexander Payne, Etats-Unis/Hongrie, 2004)

«Il s’agit d’une grande comédie américaine à la fois profonde et légère, l’histoire de deux amis – un écrivain égotiste et un acteur loser – qui prennent des chemins de traverse dans le vignoble californien pour enterrer leur vie de garçon et laper des grands crus. Alexander Payne est un maître de la comédie douce-amère, campant de magnifiques personnages avec un vrai sens du cadre. Il a tourné quelques bijoux acidulés et incisifs – dont Nebraska et About Schmidt – qui hantent le spectateur à la manière d’une ballade de Leonard Cohen.»

  • Edouard Waintrop, directeur des Cinémas du Grütli et délégué général de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes: «Gentleman Jim» (Raoul Walsh, Etats-Unis, 1942)

«Ce n’est peut-être pas le film du monde que je trouve le plus beau – Les Enchaînés, d’Alfred Hitchcock, ou Au bord de la mer bleue, de Boris Barnet, tiennent la corde à ce niveau –, mais c’est celui dont la vision me fait le plus de bien. J’ai toujours admiré James J. Corbett, outsider plein de vivacité et de toupet, esthète dans la vie et inventeur du jeu de jambes dans la boxe de la fin du XIXe siècle. Il faut dire que ce fils du peuple irlando-américain est ici incarné par un Errol Flynn à son meilleur. Son charme, sa générosité sont admirables, comme l’est la mise en scène de Walsh, cinéaste élégant, brillant et populaire.»

  • Emmanuel Cuénod, directeur du Festival Tous Ecrans: «Last Days» (Gus Van Sant, Etats-Unis, 2005)

«Œuvre majeure venant clore la trilogie sur l’errance et la mort de Gus Van Sant, ce film est au fond à peine un film. Du biopic attendu sur les derniers jours de Kurt Cobain, il ne reste rien. Aucun argument narratif. Rien qui fasse «histoire». Ni drame ni larmes. Ici, tout se résume à un corps: celui de Michael Pitt, émettant quelques borborygmes face caméra et traversant une succession d’espaces – une forêt, une rivière, une salle de répétition – qui n’appartiennent déjà plus à la géographie des vivants. Et pourtant, rarement le cinéma aura montré une telle puissance d’évocation. Cobain hante chaque plan. Sorcellerie retrouvée des images qui bougent.»

  • Nicolas Wadimoff, réalisateur: «Que Viva Mexico!» (Sergueï M. Eisenstein, Mexique/Etats-Unis, 1932)

«Ce film concentre tout ce que le cinéma peut générer en termes de puissance formelle, d’irrationnel et, surtout, de contraintes. La première fois, c’était lors d’une projection au ciné-club universitaire et depuis lors, les images qui le composent font partie de moi pour ainsi dire. Je l’ai vu une vingtaine de fois sans doute. J’en connais chaque plan et le montage presque par cœur. Eisenstein y est épaulé par son directeur de la photographie Edouard Tissé, qui a su comme personne magnifié la classe ouvrière et tous les damnés de la terre. Que Viva Mexico!, tourné en 1931, n’a jamais été terminé du vivant de son auteur. Un conflit terrible avec la production bloquera les rushs du film, qui ne sortira finalement qu’en 1979! Eisenstein ne l’aura jamais vu. Le cinéma est un art des contraintes: celles de l’argent, celles de la météo, celles des ego qui le constituent, celles de la folie des hommes. On aimerait faire des films avec, mais on fait souvent des films envers.»


Et Hitchcock détrôna Orson Welles

Le magazine britannique «Sight & Sound» établit tous les dix ans, depuis 1952, un classement recensant les 50 meilleurs films de tous les temps

Créé en 1932 par le vénérable British Film Institute, le mensuel Sight & Sound est la plus vieille revue de cinéma encore en activité. En 1952, ses éditeurs décident de poser à un panel de critiques la question fatidique des meilleurs films de l’histoire. Le Voleur de bicyclette, chef-d’œuvre du néoréalisme italien sorti quatre ans plus tôt, arrive en tête devant deux Chaplin, Les Lumières de la ville et La Ruée vers l’or. Mais les années 1950, période faste s’il en est pour le 7e art, continue de produire nombre de futurs grands classiques…

Classique déclassé

En 1962, Sight & Sound décide alors de proposer un nouveau classement, ce qu’il fera dorénavant tous les dix ans, agrandissant à chaque fois le cercle des votants. Le film de Vittorio De Sica passe alors de la première à la septième place, et cède son trône à Citizen Kane. Jusqu’en 2002, les dix premières places verront de nombreux films jouer aux chaises musicales, mais le chef-d’œuvre d’Orson Welles demeurera, lui, solidement accroché à la première place.

En 2012, stupeur et tremblements: Sueurs froides, d’Alfred Hitchcock, accède au titre de plus grand film de l’histoire, et Citizen Kane doit se contenter de la médaille d’argent. Certains applaudissent, d’autres s’insurgent. Mais au-delà des querelles de chapelle, cette passation de pouvoir est avant tout révélatrice de l’évolution constante de la réception critique.

Maître des nerfs

Lorsque, dans les années 1940, il poursuit aux Etats-Unis une carrière entamée en Angleterre, Hitchcock est perçu par les intellectuels comme un cinéaste aux velléités commerciales et usant de ficelles narratives faciles pour jouer avec les nerfs du spectateur. Personne ne perçoit alors la modernité de sa mise en scène. Il faudra attendre les années 1950 et la création en France des Cahiers du Cinéma pour que des critiques commencent à parler du réalisateur de Psychose comme d’un grand maître.

En 1966, la publication du Cinéma selon Alfred Hitchcock, de François Truffaut, achèvera de faire du Britannique un des plus grands génies du XXe siècle. Reste que, jusqu’en 1982, aucune de ses réalisations ne figurait dans les dix premières places du classement établi par Sight & Sound.

(S.G.)


Fredi M. Murer, champion suisse

Depuis 2001, la «SonntagsZeitung» convoque un jury de 36 personnalités culturelles pour établir la liste des 100 meilleurs films suisses

Le meilleur film suisse de tous les temps, c’est L’Ame sœur (Höhenfeuer), de Fredi M. Murer. En tout cas, il trône depuis 2006 en tête du classement quinquennal lancé par la SonntagsZeitung. En 2001, pour répondre à la question «Quel est le meilleur film suisse?» que se pose son rédacteur en chef, Matthias Lerf convoque un jury en ligne de 36 membres – directeurs de festivals, exploitants de salles, fonctionnaires culturels et journalistes (dont l’auteur de ces lignes).

Comment s’explique le succès pérenne de Höhenfeuer? «C’est une histoire archaïque qui ne vieillit pas, explique Matthias Lerf. Elle perpétue l’élément identitaire de la montagne, mais sans les clichés à la Heidi.»

Toujours changer de film préféré

Seraina Rohrer apprécie forcément la sombre tragédie alpine, mais trouve «drôle» que tant de gens gardent toujours le même film préféré. Elle, elle «change tout le temps» (aux dernières nouvelles, c’est Neuland, d’Anna Thommen). En 2012, avant même de l’avoir vu, elle se prenait à rêver que L’Enfant d’en haut devienne son film préféré… La directrice des Journées de Soleure doit avoir un don de divination car le film d’Ursula Meier est en sixième position du palmarès 2016. La réalisatrice est la seule à figurer deux fois dans le peloton de tête, puisque Home (2008) occupe la seconde place derrière Höhenfeuer.

Cinq films romands dans les dix premiers

Sinon, les champions actuels du cinéma suisse sont: 3) Reisender Krieger (1981), de Christian Schocher, 4) La Salamandre (1971), d’Alain Tanner, 5) Vaters Garten (2013), de Peter Liechti, 7) L’Invitation (1973), de Claude Goretta, 8) Les Petites Fugues (1979), d’Yves Yersin, qui en 2001 était premier, 9) Le Baiser de Tosca (1984), de Daniel Schmid, et 10) Les Faiseurs de Suisses (1978), de Rolf Lyssy.

Entre Genève, Echallens et Sion, on notera fièrement que cinq films romands figurent parmi les dix premiers. «Il y avait un temps où les Romands, Tanner, Goretta, Yersin, faisaient les meilleurs films», analyse Matthias Lerf. Lui, il chérit à jamais Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000, d’Alain Tanner (1975, en douzième position). N. B.: Jean-Luc Godard n’est pas pris en considération dans le grosse Ranking de la SonntagsZeitung, car il est un «continent à part».

(Antoine Duplan)

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