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Les neuf vies de Florian «Electroboy» Burkhardt

Lauréat des récents Prix du cinéma suisse, le film de Marcel Gisler captive

Les neuf vies de Florian «Electroboy» Burkhardt

Documentaire Lauréat des récents Prix du cinéma suisse, le film de Marcel Gisler captive

Un documentaire suisse qui divise: depuis quand n’avait-on plus vu cette rareté? Deux fois primé dimanche aux Prix du cinéma suisse (meilleur documentaire et meilleur montage), Electroboy ne fait pas l’unanimité, jusqu’au sein de cette rédaction. Mais c’est peut-être là le gage de son intérêt. Jusque-là auteur de fictions (F. est un salaud, Rosie), le Saint-Gallois Marcel Gisler s’est aventuré dans un genre nouveau pour lui. En brossant le portrait de Florian Burkhardt, authentique phénomène helvétique, il n’en a pas forcément respecté toutes les règles (non écrites) de bienséance, de lissage et de «juste distance». Tant mieux?

L’auteur l’avoue lui-même: il a longtemps hésité à se pencher sur le cas Burkhardt – nettement plus célèbre outre-Sarine qu’ici – tant son histoire lui paraissait fantastique, à la limite du crédible. Cet encore jeune homme de 40 ans n’a-t-il pas déjà plusieurs carrières derrière lui, entre autres de mannequin vedette, de pionnier du webdesign et d’organisateur de soirées-musicien électro? La part de fiction dans la réalité elle-même paraissait difficile à discerner. Après deux années de recherches approfondies menées avec le chercheur Philipp Hof­stetter, le cinéaste pense avoir découvert l’homme derrière l’image. Mais l’histoire n’en reste pas moins fantastique, le film finissant par participer à la dernière transformation du personnage!

Thérapie familiale

Finalement retrouvé à Bochum dans la Ruhr, où il mène une existence anonyme, bien loin des sommets de branchitude d’autrefois, Burkhardt a fini par se laisser apprivoiser. Tout le film repose dès lors sur un saisissant contraste entre le ludion insaisissable d’autrefois et le sociophobe perclus de psychoses d’aujourd’hui. Faut-il pour autant y lire du mépris ou de la Schadenfreude de la part du cinéaste qui le filme torchant le derrière de son toutou? Après tout, son sujet y a lui-même consenti, par «souci d’honnêteté». Mieux, le film s’est insinué dans sa vie au point de devenir un potentiel vecteur de guérison. Un tournage comme thérapie?

En remontant en arrière, on découvre en effet un jeune homme qui a fui sa famille à 20 ans pour partir vivre son rêve de gloire et son homosexualité du côté de Zurich et de Hollywood. Devant l’abondance de matière, le film saute l’étape du snowboardeur (et fondateur d’une revue consacrée à cette discipline). A Los Angeles, où il est parti flanqué d’un chauffeur-manager dévoué (retrouvé au Sri Lanka!), le jeune éphèbe n’aura laissé de souvenirs impérissables que chez un agent apparemment énamouré.

Sismographe de son temps

Un talent d’acteur plus qu’incertain a plutôt porté Florian du côté de la mode, entre Milan, Paris et New York. Mais un grand amour l’a fait tout plaquer, puis la fin de celui-ci, se lancer corps et âme dans l’aventure d’Internet et de la «simulation sensorielle». Après une première attaque de panique et un séjour au Burghölzli, le fameux hôpital psy de Zurich, le voici qui renaît comme Electroboy, roi des soirées «in»!

Cinéaste lui-même gay et pas tombé de la dernière pluie, Gisler survole ces «quarts d’heure warholiens» pour se concentrer plutôt sur un incroyable nœud familial. Ingérence digne de la pire télé-réalité ou au contraire geste humainement et artistiquement responsable? Inutile de trancher, tant le résultat devient étonnant, dépassant de loin son sujet apparent. Avec ses hauts et ses bas, le destin ultramoderne de Florian Burkhardt révèle à la fois l’inadéquation profonde du modèle parental traditionnel dans un monde qui ne se reconnaît plus de frontières et les leurres d’une célébrité virtuelle fabriquée. Electroboy, parfait sismographe de l’époque?

VVV Electroboy, documentaire de Marcel Gisler (Suisse, 2014). 1h53.

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