Carnet Noir

Le neurologue Oliver Sacks a vu sa mort en face

Le neurologue Oliver Sacks est mort vendredi à 82 ans. Il était connu du grand public pour ses ouvrages où il vulgarisait avec maestria les cas les plus étranges ou les plus poignants liés aux troubles du cerveau. Il parlait, en février 2015, de cette mort qui allait l’emporter avec sérénité. Son dernier texte au New York Time, paru il y a deux semaines, revient sur sa judéité, son homosexualité et le jour du Sabbat: sublime

Il était connu dans le monde entier pour avoir écrit ce best-seller inoubliable: L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau; il était un neurologue britannique respecté et un essayiste plein d’humour. Un maître aussi du storytelling. Il avait émigré aux Etats-Unis dans les années soixante. On le savait atteint d’un cancer, à propos duquel il s’était confié en février dans les colonnes du New York Times: Oliver Sacks est mort, à l’âge de 82 ans.

Il expliquait dans cette tribune avec sérénité, presque détachement, que le cancer dont il avait réchappé une première fois il y a neuf ans l’avait, en cette année 2015, méchamment rattrapé. «Je fais face aujourd’hui à la mort», écrivait-il. Il s’interrogeait ensuite sur la manière dont il devait, dans les mois qui lui restaient, envisager sa vie: «Il m’appartient aujourd’hui de vivre pleinement les mois qui me restent. Je dois les vivre de la manière la plus riche, la plus profonde, la plus productive qui soit.» Puis il citait l’un de ses philosophes préférés, David Hume, qui entreprit à 65 ans, lorsqu’il apprit qu’il devait, lui aussi, bientôt se résoudre à mourir, d’écrire son livre My Own Life.

Les neuf premières années que lui a laissées le cancer, Oliver Sacks les a employées, lui, à publier cinq livres, à terminer son autobiographie et à presque achever quelques autres œuvres. Mais, confiait-il, il n’a pas attendu que son heure vienne de manière apaisée, résignée et tiède. Tout le contraire. Depuis sa seconde rechute, néanmoins, aidé en cela par l’exemple de David Hume, il a appris à prendre de l’altitude et à voir sa vie comme un immense paysage connecté de toutes parts par les énergies et les flux de la vie.

Il a appris surtout à considérer que chaque être était unique, trouvant son unique voie, vivant sa propre vie et éprouvant sa propre mort.

Aujourd’hui, Oliver Sacks n’est plus. Ses lecteurs et lectrices à travers le monde le regrettent déjà. Tous ceux et celles qui avaient dévoré ses livres sur les troubles neurologiques les plus étranges, les plus déconcertants ou les plus épuisants, syndrome de Tourette, d’Asperger, autisme, encéphalite léthargique, agnosie visuelle, maladie de Parkinson, se rappellent la manière sobre, drôle, pince-sans-rire et toujours empreinte de délicatesse qu’il avait d’expliquer ces univers étranges.

Sabbat, bar mitzvah, Israël, homosexualité

Ces lecteurs et lectrices reliront ou liront alors avec beaucoup d’intérêt l’ultime texte qu’Oliver Sacks a écrit pour le New York Time et qui est paru le 16 août 2015. Intitulé simplement «Sabbath», il y évoque la vie de sa famille, celle de sa mère et de son père, une famille juive orthodoxe, extrêmement respecteuse des commandements. Et de celui-ci surtout (traduction du rabbinat français): «Pense au jour du Sabbat pour le sanctifier». Un jour, chez les Sacks, sans travail, sa conduite automobile, sans téléphone, sans un doigt sur un interrupteur. Il y évoque sa bar mitzvah. Son homosexualité, la manière dont sa mère prit la chose, le mot abomination qu’elle lui jeta à la figure, songeant sans doute, ajoute Oliver Sacks, au fameux verset du Lévitique... Il ajoute: «la question ne fut plus jamais évoquée, mais ses mots durs me firent haïr la capacité des religions à sombrer dans la bigoterie et la cruauté». Il parle d’Israël et du Sabbat encore, longuement. Et du coming out qu’il a enfin décidé de faire dans ses mémoires.

Il conclut sa tribune, écrite il y a deux semaines, avec ce texte bouleversant: «Et maintenant, faible, à court de souffle, mes muscles autrefois fermes fondus par le cancer, j’ai des pensées qui tendent vers un sentiment de paix avec soi-même. J’ai des pensées qui dérivent vers le Sabbat, le jour du repos, le septième jour de la semaine et peut-être le septième jour de la vie elle-même, celui où l’on sent que le travail a été fait, et que l’on peut, en bonne conscience, se reposer».

On ne relit pas aujourd’hui ce texte sans être saisi d’une immense émotion.

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