Film de guerre? Non, film d'armée en temps de paix. Cette petite différence qui nous concerne de près fait tout le prix de Neutre, histoire d'une patrouille qui, lors d'un cours de répétition dans le Jura, se retrouve du mauvais côté de la frontière. Genevois d'origine espagnole, Xavier Ruiz signe avec ce premier long métrage culotté, tourné avec un budget ridicule au nez et à la barbe d'autorités pas très emballées (lire TéléTemps Nº 6, p.17), un film qui pourrait faire date par-delà ses ambitions limitées. Fonceur qui ne se laisse pas abattre par les difficultés, le jeune cinéaste a surtout voulu réaliser un film qui n'ennuiera pas le public. Un pari réussi qui n'en mérite pas moins quelques éclaircissements.

Le Temps: Votre film, c'est un peu Swiss Comfort, non?

Xavier Ruiz: Vous faites allusion au film de Walter Hill, Southern Comfort (Sans retour)? Je ne peux pas totalement nier l'inspiration. J'ai toujours pensé que c'était un de ses meilleurs films. La situation de départ – une patrouille qui se perd dans la nature pendant un exercice – est la même dans Neutre, mais je crois que les similitudes s'arrêtent là.

– Vous avez fait attention à la crédibilité de votre scénario?

Je n'ai fait qu'un mois d'armée, mais c'était déjà suffisant pour se rendre compte de pas mal de choses! Et mon scénariste avait ce souci d'autant plus fort qu'il n'a fait que quelques jours! A cause de l'arrivée des Natel, qui rendent presque impossible qu'on se perde comme ça, et aussi à cause de l'uniforme qui a changé, l'histoire se déroule dans les années 1990. Mais c'est vraiment arrivé plusieurs fois qu'une patrouille passe la frontière sans s'en rendre compte. Les problèmes qui se posent au retour aussi sont réels. De même que ce lieutenant qui n'a rien d'un professionnel, qui pourrait être l'épicier du coin et qui n'a pas forcément les capacités du job, ou le fait que les autres pensent surtout au retour à la vie civile.

– Après avoir débuté dans la production et le montage, vous rêviez de passer à la réalisation?

– Pas vraiment. J'ai surtout envie de raconter des histoires. La réalisation s'est imposée comme une suite logique. Cette fois-ci, je ne sentais pas vraiment l'idée de faire appel à un réalisateur, alors j'ai fait le grand saut. Mon vrai métier, ce qui me permet de vivre, c'est le montage. C'est une bonne école parce qu'on a l'occasion de voir tout ce qui n'a pas marché sur un tournage, toutes les erreurs à ne pas faire. Un assistant réalisateur, qui est dans le feu de l'action, n'a pas ce recul.

– L'apparition des caméras DV vous a beaucoup aidé…

– L'idée du film remonte à 1995 et pourtant c'est bien simple: sans le DV, il n'existerait pas. J'ai fait le choix de la vidéo numérique seulement sept semaines avant de commencer à tourner, mais je ne regrette pas. C'est ce côté quitte ou double, le fait qu'on y est allé la rage au ventre, qui a donné au film son côté brut, son urgence.

– Et si demain, on vous offrait de gros moyens pour faire un remake 100% professionnel, vous le feriez?

– Je ne crois pas, mais à l'époque, je n'aurais pas craché dessus… Et hop, un plan en hélicoptère! (rire) Il faut savoir que les plans larges passent très mal en DV. J'aurais voulu donner l'impression que la nature étouffe mes personnages et là, ça ne donne pas grand-chose. Mais bon, je dois accepter le film tel qu'il est, avec ses insuffisances.

– Le film a-t-il été tourné en séquence, dans l'ordre de son déroulement?

– Pour les acteurs, qui viennent tous du théâtre, c'était préférable. On a quand même répété trois semaines avant, parce que je leur ai dit que là-haut, j'aurais bien d'autres soucis que de les diriger. On est resté trois mois dans la montagne et eux, ils restaient plus ou moins dans leur personnage, ce qui peut expliquer pourquoi ils s'améliorent…

– Et la musique?

– Je tenais depuis le début à ce que la musique, comme tout le reste d'ailleurs à part le bruitage, soit faite en Suisse. Nous avons les talents chez nous et je me suis dit «autant commencer avec les meilleurs». Ma surprise, c'est qu'ils ont tous immédiatement accepté! Polar et les Young Gods m'ont cédé des chansons récentes et Sens Unik a même composé un inédit, pour lequel nous avons tourné un clip. Quant à la musique d'accompagnement, c'est le batteur des Young Gods qui a composé l'essentiel, pour garder une couleur musicale d'ensemble. Le choix est peut-être osé, mais je crois qu'il y a une certaine cohérence avec le ton du film et les conditions de tournage.

– Si on cherchait à dégager un thème, ce serait l'absurdité de l'armée en temps de paix?

– Je vous laisse libre de voir ça, mais en fait, je n'ai pas voulu faire un film SUR l'armée, ni pour ni contre. Ce qui m'intéressait, c'était de raconter un groupe livré à lui-même dans des situations extrêmes. Au-delà de l'absurdité, il y a une invitation à prendre position, à ne pas rester neutre. C'est pour moi le sens de la scène du tribunal militaire à la fin. Si j'avais conclu par une censure de la hiérarchie militaire, ç'aurait été trop facile. Les survivants se sentent tout responsables, alors ils veulent au moins sauver l'honneur de leur lieutenant.

– La sortie commerciale de Neutre, c'est un exemple qui apporte de l'eau au moulin du mouvement Doegmeli…

– C'est vrai. Je participe au débat lancé par Doegmeli, et si ça peut encourager les autres, je trouverais ça génial. J'ai réalisé mon film sans toutes ces commissions, à l'écart de tout ce système pesant, et c'est bien la preuve qu'on peut faire sans, tant pis si cela fait grincer des dents. Je voudrais convaincre les producteurs qu'on est en train de passer à une nouvelle étape du cinéma suisse. A eux de jouer, maintenant. Le film va peut-être se ramasser face au public, mais au moins, j'ai la conscience tranquille: je ne pouvais pas faire plus.