Roman. Hélène Lenoir. La Folie Silaz. Minuit, 220 p.

Les non-dits qui hurlent en silence dans les foyers bourgeois, le terreau des névroses familiales, c'est le terrain d'Hélène Lenoir qui le scrute depuis La Brisure en 1994, et les six livres qui ont suivi tous les deux ou trois ans. La Folie Silaz est en parfaite cohérence avec ce travail de dissection. Le livre s'ouvre sur un enterrement, lieu de cristallisation des malaises et des haines, scène idéale pour les mauvaises langues venues guetter les failles. La vieille Odette Silaz est morte. Depuis quatre ans, elle vivait recluse dans un capharnaüm immonde avec son petit-fils, Do, adolescent trop gras qui berce sa révolte devant des jeux vidéo en ricanant.

Autour de la tombe, Muriel, la fille d'Odette, pétrie de rancœur; Carine, la mère de Do, revenue par devoir soutenir le garçon qu'elle a abandonné; un pasteur méthodiste aussi froid qu'on peut le rêver et le chœur des voisines, prêt à entonner l'air de la calomnie. Au creux de cette cérémonie, un absent: Georges Silaz, le fils, le frère, l'époux, le père. Do a cru le voir, dissimulé dans les arbres; mais non, cet homme a passé sa vie à fuir tout en captant dans ses rets qui a la faiblesse de l'aimer. On saura qu'il est au Mexique, militant au Chiapas sous le nom de Ruben.

Carine a refait sa vie, comme on dit: mari attentionné, beaux enfants, vie sociale. Muriel s'est desséchée. Mais toutes deux sont aimantées par l'énigme de Georges. Et si elles s'affrontent violemment lors de l'enterrement, c'est qu'elles se disputent un fantôme. Muriel trouvera une sorte d'apaisement au Mexique. Carine paie un prix plus lourd, peut-être de sa vie ou de sa conscience. Quant à Do, ce gamin est sans doute la vraie victime d'un homme qui a préféré jouer le héros dans la jungle.

Des monceaux d'ordures, au propre et au figuré, voilà l'héritage de la «folie» des Silaz. Hélène Lenoir sait décrire les symptômes du mal qui ronge cette bourgeoisie de province, elle maîtrise le sens des détails. Il n'est pas sûr que la famille harmonieuse que Carine a reconstruite au loin soit plus sympathique: le monologue intérieur où elle hésite entre sa carte de crédit personnelle et celle du ménage pour régler les dégâts occasionnés par son fils est exemplaire. Cela fait froid dans le dos.