«On ne fait jamais attention à ce qui a été fait, on ne voit que ce qui reste à faire.» Justin Sullivan aime citer Marie Curie pour signifier que seul le prochain album, les prochains concerts, l’intéressent. À 59 ans, le leader de New Model Army, le groupe qu’il a fondé en 1980 dans à Bradford, dans le Yorkshire, n’est pas du genre nostalgique. Vendredi, ceux que leurs fans appellent communément NMA retrouveront pour la troisième fois la scène fribourgeoise du Fri-Son, trente ans après leur premier passage, vingt-quatre après le dernier.

On peut aisément qualifier NMA de groupe culte. Délaissé par les médias établis, il est suivi depuis ses débuts par une cohorte de fans fidèles, autoproclamée «family». Une famille qui a ses codes, sa danse, et dont certains membres suivent Sullivan et ses acolytes – une quinzaine de musiciens se sont succédé à ses côtés depuis l’implosion du trio originel, dissous avant même la sortie de l’album «Vengeance» en 1984 – lors de toutes leurs tournées. Car NMA, tous ceux qui l’ont vu au moins une fois le confirmeront, c’est un prodigieux groupe de scène, qui n’a pas besoin de s’appuyer sur des projections, costumes de scène ou autres effets pyrotechniques pour captiver. La présence magnétique de Sullivan, charismatique leader totalement habité par sa musique et ses textes, transforme chaque concert des Anglais en véritable communion.

Mais dans le fond, pourquoi le gang de Bradford a-t-il été constamment bouté hors des pages musique des journaux et magazines, tandis que nombreux sont les groupes insignifiants à avoir bénéficié d’un traitement à l’opposé de leur véritable talent? On trouve des amorces de réponses dans un documentaire que vient de consacrer le cinéaste Matt Reid à l’épopée de cette formation qui a à son actif douze albums studio. «Between Dog and Wolf – The New Model Army Story» commence par parler de l’ambiguïté d’un trio qui, dès ses débuts, a été décrit par certains comme étant ouvertement de gauche, tandis que d’autres le taxaient de fasciste. La faute peut-être à ce nom, New Model Army, empruntée à l’armée anti-royaliste créée par Oliver Cromwell en 1645.

Mais ce nom, c’est pour Sullivan un moyen d’affirmer son indépendance par rapport aux discours dominants. «J’écris ce que je pense», nous disait simplement l’intéressé il y a cinq ans, à l’occasion de l’étape lausannoise de la tournée 30e anniversaire de NMA. Alors que le groupe se cherche encore, le chanteur découvre en 1983 à la télévision une émission sur le criminel nazi Klaus Barbie. Spontanément, sous le coup de la rage, il écrit ce qui deviendra «Vengeance», où il crie qu’il croit à la justice et à la vengeance, qu’il faut attraper les salauds. «Un bon fasciste est un fasciste mort», dit-il au moment d’interpréter la chanson sur scène, comme un pied de nez à ceux qui le pensaient de droite.

En 1985, lorsque NMA est invité à se produire à l’enseigne de «Top of the Pops», prestigieuse émission de la BBC à l’affût des stars montantes, Sullivan insiste pour jouer live et non en play-back. Seuls les Rolling Stones avaient jusque-là obtenu ce droit. La prestation entre dans les annales du programme, mais les commentateurs ne savent que faire de ces musiciens qu’ils jugent un peu vite infréquentables, parce que difficile à catégoriser. Post-punk, rock, gothique, folk, northern soul, la musique de NMA est impossible à décrire de manière palpable, et c’est cela qui fait sa force.

Dans son film, Matt Reid aborde l’histoire du groupe de l’intérieur, donne notamment la parole à d’anciens membres – comme le prodigieux bassiste Stuart Morrow – et revient sur les tensions qui ont pu les opposer à Sullivan. Mais pour l’heure, seul compte le plaisir de retrouver NMA à Fri-Son!


New Model Army, en concert à Fribourg, Fri-Son, le 9 octobre. www.fri-son.ch

«Between Dog and Wolf – The New Model Army Story». Documentaire de Matt Reid disponible sur le site du groupe. www.newmodelarmy.org