«Notre capitale en exil»: la formule du vidéaste Pierre-Yves Borgeaud dit beaucoup de la fascination qu'exerce encore New York sur les artistes suisses. Pendant tout le printemps, le Swisspeaks Festival colonise Manhattan. Cela ne pourrait être qu'un projet de politique culturelle, défendu par Présence Suisse pour ravaler la façade du pays après l'affaire des fonds en déshérence. C'est en réalité un prétexte à évoquer une biographie partagée: depuis les carnets de route de Blaise Cendrars jusqu'au piano concassé de Sylvie Courvoisier, les créateurs suisses n'ont cessé d'errer à New York, pour un instant ou à jamais.

Quand le photographe Robert Frank et, plus tard, le tourneur de platines Christian Marclay ont débarqué à Manhattan, la modernité new-yorkaise restait à construire. Ils en ont imprimé les icônes et les sons industriels. Aujourd'hui, la ville a changé. Du point de vue artistique, elle est devenue le lieu de toutes les marchandisages, de toutes les récupérations. Elle est devenue le lieu de l'après-11 septembre, et de l'avant-guerre. A travers la rencontre d'artistes suisses, installés dans downtown ou à Brooklyn, c'est un autre New York qui s'envisage. Sans doute plus angoissé, moins euphorique.

L'utopie écornée, New York n'est plus un grand village bohème. Mais c'est toujours un site d'action, dont le multiculturalisme historique répond à l'identité nébuleuse des Suisses. Ni Amérique, ni Occident: New York ne vend qu'elle-même. Première cité globalisée de l'histoire, elle périme l'idée même d'origine nationale: les Heidi, montres chromées et chocolats lactés déployés à Grand Central Station, en marge de Swisspeaks, n'ont jamais semblé si hors de propos. Les traditions, ici, ne se revendiquent pas. Elles coexistent. Les artistes en sont conscients.

Parce que ses propres contours sont flous et que ses racines restent indéterminées, New York offre aux créateurs une manière de réduit international. Un observatoire pour le monde contemporain. Pour l'artiste qui cherche à traduire le flux du réel, pas de mirador plus haut perché.