promenade

New York, sur la ligne verte

La High Line est une ancienne voie de chemin de fer aménagée en promenade branchée. Rencontre avec l’une des responsables de ce projet qui redéfinit le visage de la Grande Pomme

Un coup de pinceau impressionniste de 2,4 kilomètres au cœur du West Side de Manhattan. S’étirant de Gansevoort Street à la 34e rue, la High Line est une promenade aménagée sur une ancienne voie de chemin de fer surélevée (7,5 mètres du sol) qui servait au transport de marchandises de 1934 à 1980. Elle évoque le passé industriel fourmillant du district de Meatpacking, où l’on emballait des tonnes de produits agricoles dont des dindes congelées. Elle révèle aussi l’audace et la créativité de ses concepteurs, le bureau d’architectes paysagistes James Corner Field Operations.

En ce frais matin d’octobre, Lisa Tziona Switkin, manteau bleu pétant, hauts talons, grandes lunettes de soleil, nous attend au pied de la High Line. Urbaine, 37 ans, elle a déjà parcouru le monde, étudié l’archéologie à Jérusalem, travaillé à Paris, Rome, Le Caire, Berlin, Londres. Native de Columbus, dans le Midwest, elle étudia le design urbain et devint paysagiste à l’Université de Pennsylvanie. Son professeur était un certain James Corner.

Quand elle parle de la High Line, c’est comme si Lisa Tziona Switkin parle d’elle-même. «C’est le projet d’une vie», lâche la coconceptrice de cette promenade qui s’appuie sur une robuste structure d’acier couleur anthracite. «La High Line, c’est une chorégraphie urbaine, un espace qui ne cherche pas à s’opposer à la ville qui l’entoure.» Promenade, mais aussi square ou jardin botanique: elle n’est pas seulement suspendue dans l’espace. Elle l’est aussi dans le temps. «C’est un endroit où touristes, New-Yorkais et artistes viennent pour s’extraire de l’agitation de Midtown», poursuit l’architecte paysagiste. C’est une respiration dans la frénésie new-yorkaise. S’élever pour observer: la High Line confine à l’acte philosophique. A moins qu’on la fréquente to see or to be seen, pour voir ou être vu.

Les rails de l’époque sont encore présents comme identifiant historique. Après quelques centaines de mètres, le Sundeck offre un lieu de détente inédit, orné de chaises longues en bois géantes dont certaines sont aménagées sur roulettes. Le soir, quand le soleil se couche sur l’Hudson River, celui qui lézarde à cet endroit a tout à coup envie d’exprimer un sentiment irrépressible: «J’adore cette ville.» La balade est urbaine, mais la végétation est omniprésente. La High Line recense 220 espèces végétales, dont des asters et des magnolias à grandes feuilles. Un Valaisan en visite à New York y a même reniflé des graminées qui lui rappellent les senteurs que dégagent certaines plantes de Cry d’Er au-dessus de Crans-Montana. Pour Lisa Tziona Switkin, l’automne est la meilleure saison pour vivre cette expérience très new-yorkaise. «Le vrai défi, raconte-t-elle, a été de faire prospérer cette végétation dans un sol de 45 à 60 centimètres de profondeur.»

A mi-chemin, la promenade, qui traverse West Chelsea avant de déboucher sur le quartier de Hell’s Kitchen, rompt la rectiligne pour épouser de légères courbes. Cachés par des hautes herbes, les marcheurs semblent évoluer au milieu d’une prairie sèche en plein Manhattan. Scène surréaliste. A hauteur de la 23e rue, la ville se dévoile dans toute son horizontalité, de l’Hudson à l’East River. La High Line, explique Lisa Tziona Switkin, marie le New York d’hier, d’aujourd’hui et de demain. «Nous avons voulu conserver le caractère un peu interdit de l’endroit, mais en le rendant accessible à tous.». D’un côté du chemin trônent de vieux entrepôts décatis, sur lesquels les lettres Warehouse sont à peine lisibles. De l’autre, des appartements flambant neufs. «Je n’habiterais pas ici», avoue Lisa qui préfère la discrétion de Brooklyn. C’est pourtant un choix tendance, celui d’habiter dans l’un des quartiers les plus branchés et «gentrifiés» de Manhattan.

La promenade est aussi le catalyseur d’une vie sociale nouvelle. Des installations et des performances d’artistes jalonnent régulièrement le parcours. Dans un tunnel, Spencer Finch expose ses fresques de pixels extraits de ses photos de l’Hudson River. Un peu plus loin, l’installation de Sarah Sze, faite de nichoirs design et d’une structure métallique élancée, attire oiseaux, insectes et papillons. Elle invite à se familiariser avec une réalité animale devenue abstraite. La High Line est un concept de flexibilité maximale. Les plantes fleurissent à des saisons différentes. Des espaces comme le tunnel se métamorphosent en salle de concert pour violoncellistes en quête de reconnaissance ou en un espace de fête et de réseautage nocturnes. Le soir, l’éclairage indirect permet de s’imprégner pleinement de la luminescence urbaine. Cette promenade a une longue histoire.

Inusitée depuis 1980, cette voie de chemin de fer était vouée à la démolition. Malgré la détermination de Rudolph Giuliani, à l’époque maire de New York, d’effacer ce patrimoine industriel de la carte de Manhattan, deux jeunes passionnés ont remué ciel et terre pour sauver la High Line. Paradoxalement, les attentats du 11 septembre 2001 ont accru l’intérêt pour une redéfinition de l’espace urbain new-yorkais. L’exemple de la Promenade Plantée à Paris, qui court sur une ancienne voie de chemin de fer à partir de la Bastille a été une source d’inspiration.

Le maire Michael Bloomberg a été séduit, de même que des investisseurs privés pour financer un projet de 153 millions de dollars. «Cette réalisation, explique Lisa Tziona Switkin, a restauré la valeur des espaces publics. Elle montre qu’on peut aménager des zones récréatives différentes de Central Park.» Des investisseurs ont déjà injecté deux milliards de dollars dans des projets à proximité. La High Line est le symbole d’un renouveau: «Pendant des années, il n’y avait plus de réalisations architecturales iconiques à New York. Il y a 15 ans, je me souviens, les abords de l’Hudson n’étaient pas aménagés.» Désormais, des architectes de renom, Jean Nouvel et Frank Gehry, dont les édifices sont visibles depuis la High Line, s’expriment dans ce périmètre. Renzo Piano est en train de réaliser le nouveau musée Whitney à un jet de pierre des cafés et clubs de Meatpacking.

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