La partie ouest de la tournée est déjà un souvenir. Mardi, une pleine journée de transport est nécessaire pour traverser en avion le pays, d’ouest en est, jusqu’à New York. Entre les presque six heures de vol et le décalage horaire de trois heures, l’orchestre parti à dix heures du matin de l’hôtel atteindra le prochain vers vingt-trois heures locales.

Les instruments les plus lourds et encombrants, eux, sont déjà partis la veille en camion, à l’issue du concert de Santa Barbara.

Quatre mille cinq cents kilomètres de trajet, deux chauffeurs, deux jours et une nuit de route avec l’espoir de bonnes conditions météorologiques ou de circulation: il faut une bonne dose d’optimisme et d’énergie aux conducteurs pour rallier les deux côtes, et permettre aux musiciens de retrouver leurs instruments à l’arrivée.

Du côté musical, où en est-on à ce point du voyage? Une évidence s’impose pour tous: la technique et l’interprétation ont progressé de façon spectaculaire. Parmi les chefs qui ont emmené l’OSR autour du monde, Charles Dutoit est sans conteste celui qui les fait travailler de la façon la plus précise, détaillée et minutieuse. Presque pointilleuse. Pupitre par pupitre. Instrument par instrument quand il le faut. Trait par trait et note à note, parfois. Sa façon de faire impose le respect. Car l’homme ne ménage pas ses forces et s’engage mentalement et physiquement sans compter, ni faire sentir la moindre fatigue.

Toujours alerte, le mot facile, l’allure droite et le geste souple. Fermeté, autorité et confiance. Avec un besoin de séduction et une pointe de narcissisme qui le rendent attachant. A 78 ans, on se demande où Charles Dutoit va chercher cette force de labeur et cette vitalité. Dans la musique, sans aucun doute. Mais aussi dans une foi du travail bien fait, sans concession. Tant qu’il n’obtient pas ce qu’il cherche, il ne renonce pas, ne lâche rien.

Sérieux, concentré. Jamais agressif ou énervé. Tout au plus contrarié. Un meneur de grande classe qui sait aussi stimuler et inspirer en donnant des indications historiques sur les œuvres ou les conditions de leur composition, comme des incitations de nuances très sensibles et imagées. Au fil des jours, la satisfaction des musiciens grandit. «Nous avons besoin de ce genre de travail. C’est dans les détails que se construit l’ensemble», explique le violoniste Kerry Benson.

Laurent Issartel a joué pendant dix ans à l’Orchestre national de France que Charles Dutoit a dirigé tout ce temps. Le violoncelliste connaît donc bien le chef. «Il fonctionne toujours de la même façon. Le travail est sa passion, avec les voyages. Il adore aussi découvrir de nouvelles salles et les conquérir. Avec lui, on peut commencer à parler musique quand la technique est au point. Il n’hésite pas à faire répéter un musicien jusqu’à ce que le résultat lui convienne. Et il est exigeant. Quand tout est en place, alors on peut surfer sur la vague. Et donner le maximum.» Un niveau dont on sent qu’il s’élève de concert en concert. «Iberia» de Debussy a trouvé dans la salle kitsch, à la fois mate et veloutée, de Santa Barbara, une cohésion nouvelle. «Daphnis et Chloé» s’est irisé de sonorités plus libres. «Le Chant du Rossignol» s’est densifié et la «Rhapsodie sur un thème» de Paganini légèrement arrondie.

Malgré l’exigence du programme «ernestien» dans les villes traversées, l’enthousiasme et la chaleur de l’accueil ont prévalu à chaque concert. Les trois derniers s’annoncent brillants à entendre les répétitions de «La Valse» de Ravel. Une œuvre qui va comme une seconde peau au chef et à l’orchestre.