Nicholson Baker

Une Boîte d'allumettes

La Taille des pensées

Trad. d'Antoine Cazé

Christian Bourgois, 165 p. et 292 p.

Nicholson Baker, qui fut joueur de basson et analyste à Wall Street, est le Georges Perec de la littérature américaine. Il a donc de l'humour. Et un regard perçant, qui fouille les moindres recoins du quotidien pour y débusquer les petites bizarreries que personne ne voit jamais. Un peintre de la bagatelle, Baker? Un entomologiste de la vie domestique? Oui, avec une tendance monomaniaque très prononcée. Mais le réel ne l'intéresse que s'il est assez fêlé pour laisser passer un peu de fantaisie et, pourquoi pas, un zeste de poésie. Les lecteurs de l'inoubliable Mezzanine savent de quoi il retourne: c'est l'histoire ô combien originale d'un drôle de zèbre qui, parti à la recherche d'une paire de lacets dans un grand magasin, profite de son passage sur l'escalator pour déballer – par le menu! – tout ce qu'il a dans la cervelle…

Le nouveau roman de Baker, Une Boîte d'allumettes (A Box of Matches), est le monologue d'un allumé. C'est également un exercice de style: en 33 petits chapitres qui commencent tous de la même manière, l'étrange narrateur raconte tout ce qu'il fait en se levant, jour après jour, dans les moindres détails. Il s'appelle Hammett. Il a 44 ans. Il est rédacteur dans un magazine médical. Il est apparemment en pleine crise existentielle. Il a aussi un trou à sa chaussette, et une névrose qu'il ravaude à grand renfort de tics et de tocs (troubles obsessionnels compulsifs, comme disent les psys). Chaque matin, dès 4 ou 5 heures, il est debout, dans sa maison du Vermont. Prêt à affronter la vie dans l'obscurité, pour ne pas réveiller sa femme et ses deux gosses…

Le voici donc, en peignoir, devant la cheminée du living. Avec, en tête, des questions hautement métaphysiques. Comment faut-il s'y prendre pour gratter correctement la première allumette? Comment dénicher à tâtons le porte filtres de la machine à café dans le lave-vaisselle? Comment choisir la bonne tasse, quand la cuisine est encore dans l'ombre? Comment ne pas faire pipi à côté? Et comment empêcher que, dans le poulailler glacial, sa cane Greta n'attrape un méchant rhume? Précisons que Hammett, le Monsieur Hulot de la middle class, est maladroit en toutes choses, et passablement handicapé dans la vie domestique. «Je ne comprends pas très bien, confesse-t-il, pourquoi j'ai grandi pour devenir un homme qui sait écrire rhinoentomophthoromycose, mais dont le savoir-faire en matière de dépannage auto ne dépasse pas le remplissage du réservoir du lave-glace.»

Un antihéros, Hammett? Un homme sans qualités? Mine de rien, mais avec beaucoup de drôlerie, Baker aligne notations absurdes et observations extravagantes pour brosser le portrait de ce somnambule tatillon qui, au petit matin, initie le lecteur aux insondables mystères de l'ordinaire. Et s'il met tant d'application à pinailler sur des broutilles, c'est probablement parce qu'il a des choses à cacher. Mais il reste très discret sur ce sujet. «Abandonné, je suis abandonné», lâche-t-il une fois. Et, un autre jour: «Je ne me sens pas si bien que ça.» Sa confession, c'est la survie mode d'emploi, façon Perec, en beaucoup plus noir. Aussi noir que ce dernier chapitre où Hammett va s'arrêter de causer, parce qu'il n'a plus d'allumettes. La boîte est vide, et la nuit enveloppe le living de ses ténèbres abyssales. Il est 4 h 49 du matin. Hammett retourne se coucher. Il n'est pas certain qu'il se relève.

Voici, avec La Taille des pensées (The Size of Thoughts), une autre plongée dans les douces lubies de Baker. Sous forme d'essais, cette fois: un cocktail de remarques à la fois badines et philosophiques sur des sujets totalement incongrus. Où l'auteur peut disserter sur les vertus du coupe-ongles, en citant Nabokov et Pouchkine. Où il prétend être capable de mesurer la taille de nos pensées. Où il se glisse dans les entrailles d'un appareil de projection ou d'un tube de colle Testor. Où il parle, à la Borges, des signes de ponctuation ou de ces fiches perforées qui s'ennuient dans les tiroirs des bibliothèques. Des riens, mais servis avec l'humour pince-sans-rire d'un collectionneur de fantasmagories. Du Baker tout craché.