Musique

Nicki Minaj, reine en sursis

Compétitive et excentrique, la rappeuse et bimbo trinidadienne cherche à revenir au premier plan en publiant «Queen», nouvel album destiné à démolir la concurrence

Pour le grand public, Nicki Minaj est cette Barbie baroque et hypersexuée qui, crânement, affiche constamment ses tenues saugrenues et rondeurs extravagantes. Pour les puristes du rap, elle est cette impeccable machine à punchlines, rimeuse épatante aux textes finement scénarisés menaçant d’anéantir tout ce qui conteste sa légitimité. A qui donner raison? A chacun à la fois. Créature pop fabriquée devenue idole globalisée, la New-Yorkaise évolue depuis plus d’une décennie à la croisée de l’entertainment et du phrasé querelleur. Sentant son règne maintenant contesté, la voilà qui donne dans la vendetta, prévenant, mauvaise: «Quand as-tu vu pour la dernière fois une méchante s’accaparer le rap game comme moi?»

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Sur la pochette de Queen, quatrième album studio, Nicki apparaît en Cléopâtre dénudée juchée sur une branche, le regard perdu dans le lointain. Réalisée par le duo de photographes Mert et Marcus, l’image amuse ou navre d’abord, sans rien traduire du contenu qui attend l’auditeur. Soit 19 titres où Onika Tanya Maraj (son vrai nom), 35 ans, convie à bord l’essentiel du gratin hip-hop états-unien. En soi, rien de nouveau. A l’instar du récent Astroworld de Travis Scott, tout album de rap qui cherche à s’attirer attention, crédibilité et vente record se doit d’aligner une liste consistante d’invités bankables.

Cogner fort

Ainsi, et sans surprise, Queen convoque la crème des beatmakers du moment, comme Mike Will Made It, et quelques gros bras du hip-hop mainstream: Lil Wayne et Future, avec qui Minaj poursuit actuellement une tournée. Très bien. Mais pour quel résultat? Pas une œuvre de rang, comme espéré. Reconnaissons même que «Cookie» – un de ses nombreux surnoms – s’y épuise à la longue, offrant par exemple un duo mièvre avec sa copine Ariana Grande, quand Nip Tuck ou Run & Hide paraissent n’exister là que pour générer du click sur YouTube. Seulement, quand la native de Port d’Espagne, capitale de Trinité-et-Tobago, cogne fort, libérant un flow extraordinairement élastique semblable à celui que possède encore Eminem (invité sur Majesty), rien ne lui résiste longtemps. Et alors, qui pour se mesurer à elle? Sur Ganja Burns, nul ne s’y essaie, car comment survivre aux côtés d’une Nicki entrée en rage? Sur Coco Chanel, il faut l’autorité de la vétérane Foxy Brown pour exister à ses côtés, quand c’est l’humilité dont fait preuve Swae Lee sur l’évaporé Chun Swae qui lui permet de respirer auprès d’une artiste à cran. A raison: hier monarque-née, la voilà forcée de batailler pour conserver l’attention d’un marché qui l’a adorée, mais qui pourrait bien demain la lâcher.

Nicki Minaj déclarée dépassée, bientôt remisée au rayon des bizarreries pop démodées? La question aurait paru déplacée quatre ans plus tôt quand le single Anaconda cartonnait, que la dame apparaissait encore comme une synthèse scandaleuse entre les excès stylistiques de Grace Jones, Madonna ou Lady Gaga. Tenues indécentes, poses abusivement affriolantes, textes salaces d’une crudité décomplexée: Barbie, autre surnom, ignorait l’appel au feu de ligues féministes qui voyaient en elle un archétype intolérable de l’objet sexuel consentant, et dominait de ses agressions stylistiques et verbales un paysage hip-hop à peu près privé de figures féminines. Depuis? Cardi B, Eve, Princess Nokia ou Ciara contestent un règne que Minaj a imprudemment laissé en jachère ces dernières années, plus occupée à signer des contrats publicitaires ou à faire le clown chez Karl Lagerfeld qu’à délivrer des bonbons R’n’B du calibre de You Da Baddest (2017).

Peur du réel

Ainsi, Queen existe pour rappeler à qui veut entendre qui est la patronne. Moqueries cruelles et agressions vengeresses débitées dans un flow de mitraillette, beats pachydermiques en grêle et musicalité déminéralisée conçue pour soutenir «sa majesté»: tout est là pour convaincre. Pourtant, à cette heure, aucun single extrait de ce disque n’a bousculé les charts comme l’idole l’imaginait. Comment l’expliquer? Par un désintérêt pour un art provoquant jugé un rien usé à présent que de jeunes talents comme 21 Savage le rénovent par les ténèbres, et non par le bling-bling et l’esthétique du hip-hop américain? Par la lassitude ressentie pour les nombreux alter ego (Nicki Lewinsky la «méchante», Roman Zolanski le «démon», etc.) derrière lesquels s’est tant cachée l’auteure de The Pinkprint (2014)?

A ce que raconte d’ailleurs l’intéressée, elle les avait créés, enfant, pour échapper aux disputes de ses parents, faisant progressivement disparaître Onika, la fillette inquiète qu’elle était, dans une suite de personnages fantasmatiques, libres, indépendants, outrés. Qu’elle ne parvienne pas à se relancer, comme elle le promet? Peut-être craint-elle alors que ressurgisse cette enfant angoissée qui, à 5 ans, était forcée par sa mère de brusquement quitter Port-d’Espagne pour emménager dans un appartement du Queens. Ainsi déracinée, jure l’idole, «l’imaginaire s’est ensuite confondu avec la réalité». Et le réel, pour Nicki, pas question de l’affronter.


Nicki Minaj, «Queen» (Cash Money Records). En concert à Genève, Arena, le 28 mars 2019.

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