Livres

Nicolas Bokov, l’écrivain dont le KGB voulait la peau

Du temps de l’Union soviétique, «La Tête de Lénine», circulait sous le manteau. Noir sur Blanc réédite aujourd’hui cette farce mythique qui a valu à son auteur d’être chassé de son pays. Il nous reçoit dans son quartier, à Paris

Il vit à Paris comme réfugié politique depuis 1975. Que lui reprochait-on, en Union soviétique? D’avoir eu des conversations sur des thèmes «interdits» avec un camarade d’étude, dont la chambre était sur écoute. Dès lors, le KGB a tout fait pour ruiner la vie de Nicolas Bokov. Le jeune homme est exclu de l’université où il a été admis pour une thèse, puis accusé d’un «crime odieux» qu’il n’a pas commis: avoir uriné sur une statue de Lénine. En réalité, les services secrets russes ignorent que Nicolas Bokov a fait bien pire. Le jeune homme se trouve être l’auteur de «La Tête de Lénine», célèbre roman diffusé sous le manteau, qui conchie avec une jubilation toute littéraire le dieu de la révolution russe.

Nicolas Bokov a commencé à écrire pour attirer l’attention. Celle de sa mère, qui admirait tant les poètes. Une mère météorologue, qui dessinait les cartes du ciel et lui apprenait le nom des nuages en latin. Fils unique, abandonné par son père, Nicolas impressionne sa mère en se prétendant l’auteur d’un texte qu’il n’a pas écrit, mais copié dans une revue. Elle découvrira la vérité, et en éprouvera une honte cuisante. Pour la surmonter, il se mettra à écrire. Ironiquement, il passera ensuite une partie de sa vie à cacher qu’il est l’auteur du roman scandaleux «La Tête de Lénine».

Le casse du siècle

C’est l’histoire rocambolesque du vol de la tête du «Zeus de la mythologie du Parti communiste», reposant dans son mausolée de la place Rouge, à Moscou. Le larcin est l’œuvre du pickpocket Vania, qui pense réaliser le casse du siècle et s’en mettre plein les poches en revendant la tête à «Rockefeller». Il déchantera en découvrant que le corps du «Génial Bâtisseur du Communisme» a pourri depuis longtemps.

Dans le sarcophage de verre, le visage si noble est en réalité fait de carton-pâte, rembourré de poudre de liège. Et l’illustre nez fait de faïence «pointe tristement, comme le bec d’une théière». Le vol aura des conséquences désastreuses… Un coup d’Etat menace, des divisions blindées encerclent la capitale… La fin de cette fable, que nous tairons, se révélera cruelle à souhait.

Microfilm dans un ascenseur

Ce livre mythique est aujourd’hui republié en français par l’éditeur lausannois Noir sur Blanc. Il a été rédigé en un laps de temps très court, trois semaines. On le sent à son rythme endiablé, à son récit un peu foutraque, qui ne sont pas sans charme. L’auteur l’avait publié en 1970, à l’occasion des 100 ans de la naissance de Lénine, sous forme de «samizdat», un texte autoédité et diffusé clandestinement. En 1970, dans l’ascenseur d’un hôtel moscovite, Maurice Nadeau, écrivain, éditeur et critique littéraire, se voit transmettre un microfilm contenant «La Tête de Lénine». Le récit paraîtra à Paris, d’abord en russe, puis en français.

En 1974, lorsque les autorités, pour se débarrasser des intellectuels libres penseurs, lui suggèrent de quitter l’Union soviétique, Nicolas Bokov se rend d’abord à Vienne, puis à Paris. Depuis, il n’a jamais remis les pieds dans son pays natal. La republication de son livre en 2017, 100 ans après la révolution russe, est très symbolique. Le KGB, qu’il a pu voir à l’œuvre, a selon lui repris le pouvoir à la tête de l’Etat. «Poutine vient du KGB et il continue d’appliquer ses méthodes», estime l’écrivain, qui se montre très critique à l’égard du maître actuel du Kremlin, par ailleurs grand admirateur de Lénine.

Le coup du McDonald’s

A Paris, nous avons rendez-vous à la station de métro Colonel Fabien, près de chez lui. Nous lui proposons de déjeuner dans un restaurant russe. Il décline et préférerait un McDonald’s. Malicieux, ses yeux bleu clair vous regardent attentivement. Le coup du McDonald’s, c’est pour tester son interlocuteur. Père d’une jeune femme handicapée, Nicolas Bokov loue la chaîne américaine pour son côté «démocratique». «Ils accueillent aussi les handicapés, c’est très commode pour y aller en fauteuil. Chez McDonald’s, nous sommes tous égaux.»

Pas de McDonald’s en vue. Nous optons pour un bistro parisien. Le plat du jour n’a rien de parisien, lui… «Chili con carne». «Je ne sais pas ce que c’est», s’amuse Nicolas Bokov, qui mangera poliment. Il n’est pas difficile. Il a vécu 10 ans dans la rue. Un choix, comme une forme d’ascèse. Dans son sac à dos, il transportait une bible, lue et relue, qu’il a fini par se faire voler. Il a découvert la foi chrétienne en 1982, un dimanche d’avril. «Le ciel bleu était si brillant qu’il faisait un peu mal aux yeux», explique-t-il dans «La Conversion», publiée chez Noir sur Blanc en 2003. Sa femme était sur le point de le quitter, l’état de sa fille le préoccupait. Il est sorti dans la rue, pour dépoussiérer un tapis. Et ce fut le «foudroiement». Il a ressenti «un amour indicible», «affreusement lourd». Désormais, il sait que Dieu existe, qu’il «porte cet amour et ne s’épuise pas». L’écrivain décide alors de tout quitter.

Une adresse inventée

Entre 1988 et 1998, Nicolas Bokov dort dehors. Il aménage une grotte, à 17 kilomètres du centre de Paris. Il devient une sorte d’ermite moderne. Il s’arrange pour recevoir du courrier. «Il y avait une porte cochère, qui marquait autrefois la limite de la ville. Cette porte ouvrait sur mes domaines: carrières abandonnées, champs, forêts… J’ai inventé l’adresse. La route qui jouxtait ce terrain vague s’appelait: Vieux chemin de maux. Je me suis attribué le N°1 et j’ai installé une boîte aux lettres.» Il finit intoxiqué à cause d’un chauffage de fortune. Et décide de quitter ce mode de vie, aussi facilement apparemment qu’il l’avait embrassé.

Il devient pour un moment artiste résident à la Cité des Arts. Il vit de son travail de journaliste et de rédacteur pour «La Pensée russe», hebdomadaire de la diaspora russe en France. Il continue d’écrire en russe, sur une vieille machine à écrire. De son expérience de SDF, il a tiré «Dans la rue, à Paris», paru en 1998, toujours chez l’éditeur lausannois, et préfacé par l’abbé Pierre.

Amis en Suisse

Après le repas, nous le suivrons dans «son» Paris. Il propose une visite du cimetière privé de Picpus, «deux fosses communes où Robespierre a fait jeter 1306 cadavres, pendant la Grande Terreur, ça vous dit?» Devant la plaque funéraire qui commémore le poète André de Chénier, lui aussi victime de la folie sanguinaire de la Grande Terreur, on découvre au détour de la conversation que Nicolas Bokov a aussi voyagé en Suisse. Il y a des amis, comme l’écrivain et poète François Debluë, qu’il a traduit en russe. A Moudon (VD), il a visité avec beaucoup d’intérêt le musée Eugène Burnand, un peintre qui lui est très cher. Il refera le voyage ce lundi 3 avril, pour fêter les 30 ans de son éditeur, Noir sur Blanc, au Théâtre de Vidy, à Lausanne.

J’attendais que le ciel s’ouvre et que Dieu me dise quoi faire

En attendant, il clôt notre visite parisienne par l’église du Saint-Esprit, avenue Daumesnil. Superbe et peu connue des touristes, elle a été achevée en 1935 et évoque une grotte ou une base militaire, avec ses murailles de béton armé. Noire comme un four, elle est inspirée, en plus modeste, de la Sainte-Sophie de Constantinople. Nous nous asseyons sur les bancs, en silence. Nicolas Bokov ne semble jamais s’ennuyer. A 72 ans, il sait la patience. Il l’a apprise dans la rue: «J’attendais que le ciel s’ouvre et que Dieu me dise quoi faire.»


Nicolas Bokov, «La Tête de Lénine», trad. du russe par Claude Ligny, Noir sur Blanc, 92 pages.

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