Scène

Nicolas Bouchaud: «Sur les planches, je célèbre la joie de penser»

Le phénoménal Nicolas Bouchaud joue depuis mardi «Un Métier idéal», portrait d’un médecin de campagne signé John Berger. Avant «La Loi du marcheur», hommage au critique Serge Daney, à l’affiche la semaine prochaine. Deux solos essentiels, au Théâtre Saint-Gervais à Genève

Ecoutez cette voix-là, ocre et rupestre, sanguine comme le bison sur la paroi préhistorique. Admirez cette chevelure-là, vampirique, un peu, étonnée, beaucoup, celle de Nosferatu. Sentez cette douceur-là, intransigeante comme quand on a 17 ans. L’acteur Nicolas Bouchaud est un magnétiseur. Il faufile son mètre 85 de chasseur dans des textes qui brûlent telle la torche dans la caverne de nos pensées.

Le conseil ici est impérieux: il faut voir le phénomène, il faut l’entendre ces jours au Théâtre Saint-Gervais à Genève, dans Un Métier idéal d’abord, filature dans l’ombre d’un médecin de campagne britannique, signée John Berger, accompagnée des images du photographe genevois Jean Mohr; dans La Loi du marcheur la semaine prochaine, confession du critique de cinéma Serge Daney interviewé par l’essayiste Régis Debray.

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Nicolas Bouchaud est un prédateur vulnérable, c’est son don. Il peut darder sous la couronne de Lear, dompter, jusqu’à la galéjade, les esprits faibles en Don Juan, épouser en somme les grands rôles comme on affronte la tempête qui bout en soi. Mais tout cela, on le jurerait, c’est pour mieux se rassembler dans des solos où il s’épanouit en diseur d’aventure essentielle, épidermique et spirituelle.

Le Temps: Vous reprenez «La Loi du marcheur», cette traversée du journaliste de «Libération» Serge Daney, quelques mois à peine avant qu’il ne meure du sida en juin 1992. Qu’est-ce qui vous lie autant à cette parole?

Nicolas Bouchaud: Serge Daney s’exprime devant la caméra de Régis Debray. Ce dernier lui avait proposé de parler de la télévision. Mais quand il le voit arriver, il est frappé par sa pâleur. Il comprend qu’il est très malade et qu’il veut parler de sa vie de cinéma. Daney se livre dans un documentaire qui m’a bouleversé, parce qu’il met des mots sur des choses que je n’arrivais pas à formuler, ce rapport très intime qu’il a avec la salle obscure, cette réflexion sur la dimension morale du travelling, cette idée que le cinéma n’est pas un cadre, mais un temps… Ce qui m’a bouleversé aussi, c’est ce qu’il dit sur sa découverte, enfant, du cinéma.

Quand est-ce que le cinéma vous a pris?

Je suis fils d’un metteur en scène et d’une comédienne. Mais je suis un enfant du cinéma. Je me souviens de ma grand-mère le mercredi après-midi, j’avais 7 ans, et elle m’emmenait à l’Univers, une salle de quartier à Paris. Je me gavais de westerns, de films de cape et d’épée, de séries B et Z.

Le théâtre a une capacité plus forte que le cinéma à transmettre, j’en suis convaincu

Qui était alors votre héros?

Cary Grant. Je l’ai découvert à l’âge de 13-14 ans dans Arsenic et vieilles dentelles. J’admire chez lui sa tenue dans le comique, sa politesse dans le jeu, son élégance pleine d’esprit. Pensez à lui dans Elle et lui, cette merveille de Leo McCarey. Cary Grant est le grand acteur de la comédie du remariage.

Pourquoi adapter le documentaire de Régis Debray?

Le théâtre a une capacité plus forte que le cinéma à transmettre, j’en suis convaincu. C’est la raison pour laquelle je me suis lancé, grâce aussi à mon metteur en scène Eric Didry et à ma dramaturge Véronique Timsit. Ils ont transcrit la parole de Daney, ses hésitations, ses suspensions, ses digressions. Le tout a formé une partition qui est un testament aussi, la traversée de la seconde partie du XXe siècle à travers les films d’une vie. J’ai mis mes pas dans ceux de Daney.

Serge Daney transmet une expérience, il dit comment l’art est entré dans sa chambre d’enfant, sans cette pompe dont on affuble trop souvent la culture

Face à la caméra, Serge Daney improvise, c’est sa pensée au travail qu’il offre…

C’est un théâtre qui célèbre la joie de penser, de se penser dans cette confrontation à l’art. D’où cette idée que nous avons eue de projeter des extraits de Rio Bravo, le film de Howard Hawks avec Dean Martin et John Wayne. Nous avons voulu renouer avec ce plaisir de gamin, celui de jouer avec les héros de ses fictions.

C’est donc la fable d’une initiation?

Serge Daney transmet une expérience, il dit comment l’art est entré dans sa chambre d’enfant, sans cette pompe dont on affuble trop souvent la culture. Il nous parle de cet état d’innocence et de disponibilité qui fait qu’on absorbe une œuvre presque naturellement.

Dans «Un Métier idéal», John Berger raconte l’engagement d’un médecin des années 1960. Ce métier idéal n’est-il pas le vôtre aussi?

Si. John Sassall n’échangerait son métier contre rien au monde, mais il s’y brûle aussi. Il réalise que c’est le malade qui est le personnage principal, pas lui. S’il ne saisit pas son patient, il ne pourra pas vaincre sa maladie. Ce récit parle du métier d’acteur aussi.

L’acteur est-il donc un médecin malgré lui?

Véronique Timsit m’a recommandé d’envisager chaque représentation comme une consultation. C’est à moi d’écouter les gens, de me nourrir de cette écoute, d’être disponible aux influx de la salle, pour que le texte infuse chaque spectateur comme il m’infuse. Pour cela, je me mets à nu complètement. C’est pourquoi je raconte la dépression qui m’est tombée dessus quand je jouais Lear.

De ces solos, diriez-vous qu’ils font du bien?

Oui, c’est un soin qu’on se porte à soi, qu’on porte aux autres, mais qui n’est pas sans douleur. Le Roi Lear n’est pas pour rien le fil rouge d’Un Métier idéal. Au plus profond de leur déchéance, il arrive que les personnages de Shakespeare soient traversés par la joie.

Qu’apprenez-vous avec le temps?

A être de plus en plus simple sur scène, à m’alléger du savoir-faire pour atteindre autre chose. J’apprends à déposer, à me déposer aussi.

Quel est le livre qui vous accompagne?

Je viens de terminer Les Démons de Dostoïevski, une lecture extraordinaire. Et j’ai avec moi L’Interprétation des rêves de Freud. J’aime le côté concret de ses cas, leur dimension d’énigme.


Un Métier idéal, Genève, Théâtre Saint-Gervais, du ma 20 au ve 24 février; La Loi du marcheur, du 27 février au 3 mars;
rens. 022 908 20 00

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