Genre: ANthologie
Qui ? Nicolas Bouvier
Titre: S’arracher, s’attacher
Textes choisis et présentés par Doris Jakubec et Marlyse Pietri. Photographies de Nicolas Bouvier
Chez qui ? L. Vuitton, coll. Voyager avec…, 266 p.

Genre: Portfolio
Nicolas Bouvier et Thierry Vernet
Titre: Tous les coqs du matinchantaient
Zoé, 50 p.

Les livres de Nicolas Bouvier vieillissent comme les grands crus, ils prennent leur temps avant de laisser s’épanouir leurs parfums. Il les a écrits lentement et c’est lentement aussi qu’ils ont trouvé leurs lecteurs. L’Usage du monde, publié pour la première fois en 1963, a mis des décennies avant de devenir la bible du récit de voyage au XXe siècle, et l’auteur, le saint patron des «écrivains voyageurs», grâce au Festival de Saint-Malo. Aussi, rien d’étonnant à ce que Maurice Nadeau, peu avant sa mort à 102 ans, ait salué avec enthousiasme le projet de Marlyse Pietri et Doris Jakubec: accueillir Nicolas Bouvier dans la belle collection «Voyager avec…», éditée par le bagagiste Louis Vuitton et, à l’époque, par la Quinzaine littéraire. Une collection qui compte, depuis sa création en 1994, les noms de Virginia Woolf, Karl Marx, Le Corbusier, Claudio Magris et tant d’autres.

Longtemps, les livres de Nicolas Bouvier ont été éparpillés entre différents éditeurs, souvent épuisés, difficiles à trouver. Quinze ans après la mort de l’écrivain, maintenant que ses écrits ont été réunis dans un gros volume Quarto, chez Gallimard, et qu’on dispose de la Correspondance avec son compagnon de route, le peintre Thierry Vernet (Zoé), on peut saisir une vue d’ensemble de son œuvre. S’arracher, s’attacher propose de cheminer avec Bouvier, conteur et poète, en suivant ses «routes et déroutes», à travers une anthologie qui comporte des extraits de ses ouvrages et de ses lettres, dont certaines, à ses parents, sont inédites. Et des photographies, car Nicolas Bouvier était un homme d’images autant que de mots. Ses récits parlent de mondes «révolus», comme le souligne Doris Jakubec. On ne verra plus les Balkans, ni le Moyen-Orient, comme Nicolas Bouvier les a parcourus, enregistrés et décrits dans les années 1950. Le Ceylan du Poisson-Scorpion, ses maléfices et ses envoûtements, est désormais un territoire littéraire, tout comme les îles d’Aran, archaïques et rugueuses, le Japon et la Corée de ses chroniques.

S’arracher, s’attacher: le titre résume très bien l’ambivalence du voyageur. S’arracher à une famille d’universitaires qui se déplacent plus volontiers à travers les livres, au confort genevois, aux amours, aux enfants – et, sur la route, nouer des attachements qu’il faut abandonner. «C’est ici l’arrachement, et les vrais adieux à des choses que moi et toi on aime bien», écrit Bouvier à son compagnon à la veille du départ vers l’Asie. Dans La Guerre à huit ans, il évoque l’enfance «rêveuse et combative» qui prépare le voyage de toute une vie, grâce aux vignettes des albums NPCK, qu’on trouvait dans les tablettes de chocolat et qu’on collait dans des albums.

Au sortir de l’adolescence, en 1948, les premiers pas vont vers le Nord, la Finlande, la Laponie, le pays des contes. Ce sont les premiers articles, exercices d’écriture, lettres aux parents. Un accident immobilise un temps le jeune homme, lui fait prendre conscience du corps, ce «mystérieux compagnon, miroir de nos incertitudes» qui se rappellera souvent à lui dans la souffrance, mais une souffrance sublimée, dissoute dans la fatigue et le ravissement du voyage. Plus tard, il réunira dans Le Corps, miroir du monde les merveilleuses images que son métier d’iconographe lui a fait trouver.

En 1953, c’est le départ vers l’est, vers l’Asie, «mère de l’Europe»: «Je trouvais plus naturel d’aller d’abord chez les vieux», écrit-il drôlement pour expliquer qu’il ait si longtemps négligé l’Amérique, «fille de l’Europe». Ce premier grand voyage durera deux ans, avec de longues haltes, parfois forcées. Il en naîtra L’Usage du monde, un récit porté par l’élan de la découverte, rythmé par la musique des Bal­kans et par l’énergie des dessins de Thierry Vernet. La deuxième étape, solitaire, sur l’île de Ceylan, donnera, vingt ans plus tard, Le Poisson-Scorpion: une spirale dépressive aux marges de la folie, distillée longuement pour parvenir à ce chef-d’œuvre de construction musicale. Même désirés, les retours sont difficiles: «Le voyage où, petit à petit, tout nous quitte est aussi, symboliquement et réellement, passage d’un état grossier à un état subtil et donc apprentissage de la mort», note-t-il dans ses Réflexions sur l’espace et l’écriture. Comment éviter de regagner ensuite la «corpulence» et l’«opacité» qu’on pensait avoir perdues? Le Japon, en plusieurs longs séjours, la Corée continueront ce trajet vers les origines, et susciteront des livres d’une légèreté conquise dans les tourments de l’écriture. Une incursion à l’ouest le mènera en Irlande, sur les îles d’Aran, rugueuses, rasées par les vents, terres de légendes et d’elfes.

Après une introduction limpide à l’art de Bouvier, Doris Jakubec laisse la place aux textes, se contentant de notes discrètes. Le choix a dû être difficile, tant cette prose aérienne est dense, travaillée et subtile dans ses enchaînements. S’arracher, s’attacher est une invitation à découvrir un grand styliste, un virtuose de l’adjectif, jusque dans les lettres à sa famille, un mélancolique à l’humour toujours en éveil. Et un poète auquel de nombreuses citations du recueil Le Dehors et le Dedans rendent justice. Cette anthologie est le cadeau idéal pour qui apprécie l’art de faire «la poste entre les mots et les choses», elle donne l’envie irrésistible d’en lire plus.

En complément, il serait élégant de joindre la réédition en petit format du portfolio que Nicolas Bouvier et Thierry Vernet avaient tiré à quelques exemplaires en 1951 pour présenter en images et en mots leur projet de voyage. Des gravures dansantes du peintre entourent deux petits récits et un poème tout scintillant de la joie du départ: Tous les coqs du matin chantaient.

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Nicolas Bouvier

Solapur, Inde centrale

Genève, 1978

«Le Dehors et le Dedans» (poème)

«La lune montante était si pleine/ et la vie devenue si fine qu’il n’était ce soir-là plus d’autre perfection que dans la mort»