C’était en octobre 1968, aux Jeux olympiques de Mexico. Martin Luther King avait été assassiné en avril, déclenchant une explosion de colère dans la communauté noire américaine. Les émeutes sont réprimées dans le sang, la police «tire pour tuer» dans plusieurs villes du pays. Sur le podium du 200 mètres, les athlètes Tommie Smith et John Carlos montent sur la première et la troisième marche. Au moment de l’hymne américain, ils baissent la tête et lèvent un poing ganté de noir en signe de soutien aux luttes afro-américaines pour l’égalité. L’image fera le tour de la planète.

Dans Corps politiques. Le sport dans les luttes des Noirs américains pour l’égalité depuis la fin du XIXe siècle, Nicolas Martin-Breteau permet de replacer cet événement dans un temps beaucoup plus long qu’on ne l’imagine. Le sport a été sciemment, patiemment, utilisé par les Africains-Américains comme un outil politique non violent de conquête de l’égalité et ce, dès les années 1890. Cette politique d’«élévation de la race par le sport», fruit d’une époque, est aujourd’hui décriée. Trop, estime l’historien, qui pointe son influence jusqu’à aujourd’hui.

Découvrez notre dossier sur les tensions communautaires

«Le Temps»: Il faut prendre au sérieux l’importance du sport dans les luttes pour l’égalité des Noirs américains, dites-vous. Cela n’a pas été le cas jusqu’à présent?

Nicolas Martin-Breteau: Pendant les activités sportives, la politique est censée être mise entre parenthèses, comme par enchantement. C’est aujourd’hui encore la doctrine officielle du Comité international olympique. Le sport est aussi souvent considéré comme un divertissement, et donc comme une diversion, dont l’intérêt est secondaire par rapport aux «vrais» problèmes politiques. Or, dans l’histoire des luttes africaines-américaines, le sport n’est pas une diversion apolitique. Au contraire, dès la fin du XIXe siècle, les Africains-Américains ont utilisé le sport de façon réfléchie comme un moyen d’action politique visant la dignité, l’égalité et la justice.

Lire aussi: Toni Morrison, les origines du racisme

Pourquoi le sport a-t-il pris cette place? Entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, une véritable politique sportive a été intégrée à l’ensemble des initiatives africaines-américaines en vue de leur émancipation. C’était particulièrement vrai dans la ville de Washington, la plus grande ville noire américaine à l’époque, berceau de cette politique sportive visant l’«élévation de la race» par le corps. La stratégie d’élévation de la race consistait en une vaste mobilisation qui cherchait à prouver la dignité et l’égalité des Noirs américains non seulement sur le plan moral et intellectuel, mais aussi sur le plan corporel, étant entendu que la dignité du corps noir représentait sans doute l’enjeu majeur en vue de l’égalité.

A qui s’adressait cette politique? Aux élèves des écoles primaires, des collèges et des lycées, aux étudiants des universités. Le but était de former une jeunesse noire pleine de virilité et de féminité, c’est-à-dire de vitalité et de beauté. Parmi les promoteurs de cette stratégie, Edwin Henderson, jeune professeur d’éducation physique, formé à Harvard. Dès 1904, il sera le premier professeur africain-américain diplômé dans cette discipline et va déployer une activité considérable pour structurer le sport noir américain et en faire un outil de promotion de l’égalité raciale. Le premier objectif, interne à la communauté, était de favoriser la fortification de la confiance en soi, en assurant les enfants et les adolescents noirs de leur valeur.

Comme une armure face aux insultes? Exactement. L’autre objectif, dirigé vers l’extérieur de la communauté, visait à prouver que les préjugés raciaux dégradants à l’encontre des Noirs étaient faux. Il s’agissait de convertir le regard des Blancs à la dignité noire.

Pourquoi cette attention au corps? Le racisme anti-noir vise avant tout des corps, «altérisés» comme noirs, et donc stigmatisés et opprimés comme tels. Le corps est un lieu polémique pour les Africains-Américains: au sens propre, leur corps a toujours été un lieu de combat.

Lire également: «The Last Dance»: dans la tête de Michael Jordan

Quel était le contexte politique pour les Africains-Américains? Cette stratégie d’élévation de la race est née à un moment historique très particulier, marqué par l’effondrement des avancées permises par la période dite de Reconstruction qui a suivi la guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage. Pendant une quinzaine d’années, de 1865 à 1880, un laboratoire de démocratie interraciale a vu le jour aux Etats-Unis. Les Noirs pouvaient voter et être élus, fait exceptionnel dans l’histoire américaine. Cette révolution raciale a provoqué une contre-révolution menée par les suprémacistes blancs avec notamment la création du Ku Klux Klan. A la fin du XIXe siècle, les acquis de la Reconstruction avaient été méthodiquement détruits.

Est-ce que la lutte armée a été envisagée par la communauté noire? Les Africains-Américains n’avaient pas les moyens, militaires et numériques, pour mener une lutte armée. L’émigration en masse à l’étranger avait déjà été tentée et n’avait concerné qu’une petite partie de la communauté. Restait l’option de la lutte politique sur le sol même des Etats-Unis. C’est donc dans ce contexte catastrophique qu’un certain nombre de stratégies nouvelles vont être élaborées par les élites africaines-américaines. L’élévation de la race par le sport en a fait partie.

Vous citez la phrase d’un des grands activistes de cette période, Booker T. Washington, «Nous ne pouvons nous frayer un chemin vers nos droits par la parole»: les Noirs américains étaient inaudibles? C’est une phrase terrible qui montre que l’humanité noire était invisible à une autre partie de l’humanité, l’humanité blanche. Pendant la plus longue part de leur histoire, les Africains-Américains ont vécu à côté, et jamais vraiment avec les Blancs. Après l’abolition de l’esclavage, la communauté noire vivait dans une société parallèle, strictement ségréguée dans tous les domaines de la vie sociale. Ce que la communauté noire avait à dire n’était pas considéré comme important. Face à cela, Booker T. Washington estimait que la performance corporelle des Noirs américains serait plus efficace que de longs discours pour démontrer leur respectabilité. Il avait d’autant plus raison que le sport, au cours du XXe siècle, allait connaître une médiatisation toujours plus poussée.

La politique d’élévation de la race a été ensuite fortement critiquée. Quel a été le point de bascule? L’élévation de la race était une stratégie politique fondée sur le paradigme psychologique du préjugé racial: si Noirs et Blancs vivaient dans des conditions inégales, c’était parce que les Blancs avaient des préjugés sur les Noirs. A l’époque, cette vision, héritée des Lumières, était encore très moderne.

Lire aussi: Un autre tambour qui mérite de refaire du bruit

C’était moderne et même révolutionnaire comme vous le dites à plusieurs reprises. Vous tenez aussi à rendre hommage à ces pionniers des droits civiques? Oui, c’était révolutionnaire en effet. Si vous parvenez en tant que Noir à incarner les normes dominantes blanches, vous êtes à la fois conformiste et anticonformiste puisque vous déplacez le domaine d’extension des normes majoritaires. On a trop souvent tendance à considérer cette stratégie de l’élévation de la race comme purement conservatrice voire raciste parce que redoublant les effets du racisme blanc et obligeant les Noirs à se comporter comme des Blancs. Sur le plan historique, c’est inexact.

A quel moment cette stratégie a-t-elle été mise de côté par les militants africains-américains? Au cours du XXe siècle, un certain nombre de voix au sein de la communauté africaine-américaine se sont élevées pour pointer le fait que l’élévation de la race, malgré l’investissement énorme de la communauté, n’avait pas atteint les objectifs escomptés. Le mouvement du Black Power dans les années 1960 va alors porter la critique non plus seulement sur la psychologie blanche mais d’abord et avant tout sur les structures sociales blanches, en écho aux thèses structuralistes qui dominent les sciences sociales à l’époque. D’où le concept de racisme institutionnel que l’on retrouve aujourd’hui dans le mouvement Black Lives Matter et qui s’inspire directement du Black Power.

Quels ont été les succès de cette politique malgré tout? On peut mettre à son crédit un certain nombre d’avancées indéniables dans l’histoire africaine-américaine, en particulier la constitution d’une classe moyenne et supérieure noire. L’idée selon laquelle les Noirs américains vivent de façon homogène dans la pauvreté est fausse. Il existe une classe moyenne supérieure dynamique qui représente environ le tiers de la communauté aujourd’hui. Ces personnes sont en partie les héritières des programmes d’élévation de la race. Ces programmes ont aussi eu une influence dans les milieux populaires noirs américains, et sur de nombreux domaines, au premier rang desquels la théorie politique, la musique et le sport.

Lire enfin: Les petits-neveux de l'oncle Tom

Ces programmes de dépassement de soi ont-ils encore une influence aujourd’hui? Cette visée de perfectionnement de soi reste très présente dans la société noire américaine. A la Maison-Blanche, le couple Obama a incarné cette recherche de perfection à un degré exceptionnel. Chacune de leur apparition publique proclamait la dignité de toute leur communauté à la face du monde. La grande majorité des Américains noirs, aujourd’hui encore, vouent une sorte de culte au couple Obama, ce qui explique la popularité de Joe Biden dans cette communauté.

Pourquoi est-ce important de montrer que la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis remonte beaucoup plus loin que les années 1960? Le but est de montrer la cohérence de longue durée de luttes qui ont été pensées de façon intergénérationnelle, précisément parce que les Africains-Américains n’avaient pas le pouvoir de faire changer rapidement leur société. Si l’on file la métaphore sportive, ils ont mis en place des stratégies politiques semblables à une course de relais.

Comment cela éclaire-t-il les manifestations actuelles? Ces manifestations montrent justement qu’il est extrêmement difficile de vivre dans une perspective historique où la libération est toujours encore à construire. Ces stratégies de longue durée sont à la fois très belles sur le plan éthique et désespérantes sur le plan politique. La colère actuelle est nourrie par la longueur d’une lutte toujours à recommencer. Néanmoins, le désespoir a historiquement été dépassé par le bénéfice de strates accumulées d’expériences de lutte. Le meilleur exemple de cela est le fait que les militants du mouvement Black Lives Matter se revendiquent explicitement du mouvement Black Power. Avec, à chaque fois, un affûtage des outils théoriques et pratiques en faveur de l’égalité et de la justice pour tous.


Histoire

Nicolas Martin-Breteau

Corps politiques. Le sport dans les luttes des Noirs américains pour l’égalité depuis la fin du XIXe siècle

Editions EHESS, 384 p.