Musique

Nicolas Masson, comment souffler dans l’instant

Le saxophoniste genevois sort un album fascinant sur le label allemand ECM. Il joue ce mercredi au festival de l'AMR

Il revient congelé du marché. Comme chaque mardi, ses deux enfants veulent manger le même plat exactement: brocoli, riz, salade d’endives et magret de canard. Comme chaque mardi, il ira enseigner à l’AMR de Genève (Association pour l’encouragement de la Musique impRovisée) jusque tard dans la nuit. Pour quelqu’un qui a pris le Transsibérien, qui a vécu dans une HLM new-yorkaise où l’avant-garde du jazz bataillait contre le vent, pour quelqu’un qui a fait des limites sa substance, on pourrait croire que les petites habitudes d’un père de famille et d’un professeur de musique finiraient par l’étouffer. Nicolas Masson, comme le prouvent ses compositions d’une discrète intensité, extrait de tout réel la part incompressible de mystère. Son nouvel album est le récit de ces périples intérieurs, il s’appelle Travelers.

On le connaît aussi par les images, il photographie ses amis musiciens mais aussi des paysages urbains et naturels; ils nous enseignent impeccablement sur son jazz. Ce sont les veines d’un bois vieux qui tourne en torrent, des roches volcaniques dont on dirait qu’elles se liquéfient encore une fois ou une enseigne lumineuse dans une zone franche qu’on a abandonnée. La poésie visuelle de Nicolas Masson est celle de l’accident, de l’isolement, de la texture. Il y a chez lui le monde comme champ de mélancolie contrarié par la beauté. Il a déjà réalisé plusieurs pochettes pour son label allemand, ECM.

D’un monde à l’autre

Pour son nouveau disque – le premier véritablement sous son propre nom après deux sorties du trio Third Reel – Nicolas Masson a proposé au producteur Manfred Eicher une vue du lac depuis les Pâquis, les digues brumeuses d’une nuit d’hiver: l’ailleurs à portée de main. «Dans cette photographie, il y a quelque chose de l’ordre du passage d’un monde à l’autre.» Tous les thèmes qu’il a composés pour Travelers sont des histoires de traversées, l’empreinte qu’on laisse après être parti; le souvenir d’une tante, d’une marche en forêt avec le contrebassiste Patrice Moret, celui du chorégraphe Merce Cunningham, 90 ans, assis sur une chaise roulante, qui exécute un dernier geste de la main où 70 ans de danse se concentrent.

Il se souvient encore exactement de son premier choc en jazz. Il devait avoir 17 ans, un concert du World Saxophone Quartet, quatre âmes damnées du blues iconoclaste. Masson vient du skateboard, de la contre-culture bitumineuse, il porte les jeans très larges, il a aimé le sax dans Fishbone, il ne s’attendait pas à cette claque face à quatre Noirs d’Amérique pour lesquels la rage était un souffle. «Ils jouaient des thèmes de R’n’B, ceux qui ont habité mon enfance. Mes parents s’étaient installés à la fin des années 1960 à Philadelphie. Mon père y représentait Citroën. Ils étaient allés écouter Ray Charles.»

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On comprend mieux Masson, ce sens de la mélodie, presque de la chanson, croisé à une liberté absolue. Il aime le free et la Stax. Otis Redding et Cecil Taylor, qu’il croise le premier soir où il débarque à Manhattan et lui demande ce qu’il joue. Il aime les groupes, les bands, comme Third Reel, mais aussi cette faction qu’il a baptisée Parallels et dont il n’utilise plus le nom pour ce nouvel album: «Pour moi, c’est un groupe. Colin Vallon au piano, Patrice Moret à la basse, Lionel Friedli à la batterie. Cela fait plus de dix ans que l’on joue ensemble. C’est un dialogue permanent.»

Lyrisme âpre

Même sur la pochette, le nom de Masson apparaît sans qu’on sache bien qui préside à l’entreprise. Une histoire de timidité, un vague sentiment d’illégitimité peut-être: «Presque tous les albums qui m’ont inspiré sont sortis sur ECM, ceux de Keith Jarrett, de l’Art Ensemble of Chicago, tant d’autres. J’ai parfois du mal à inscrire mon nom dans cette histoire.» Il est là pourtant. Manfred Eicher, le patron d’ECM, est venu trois jours en avril au studio de la RSI à Lugano et il a écouté la musique se fabriquer, glisser sur le parquet, s’incruster dans les corps: «Il est comme un réalisateur auquel on fournit un casting et un script. Il intervient sur tout, la position des microphones, les hanches que j’utilise, les arrangements des morceaux. Il faut accepter de s’en remettre à lui, même si cela peut sembler déroutant.» Le résultat s’impose. Le disque sidère par sa profondeur et sa clarté. Le thème «Almost Forty» est d’un lyrisme si âpre qu’il vous fend l’échine.

Dans cette salle qui est l’une des meilleures d’Europe et qui est faite pour recevoir un orchestre classique, il ne faut jouer ni trop fort ni trop de notes. «C’est une salle dont on doit jouer avec le risque que tout se mélange.» Ce disque est donc suspendu, d’une douceur d’enfant auquel on chante une dernière berceuse en sachant très bien qu’il fait semblant de dormir. La musique de Nicolas Masson est d’une générosité absolue parce qu’elle ne cache rien de la pensée qui avance, des peurs et des joies, elle est l’instant qu’on a étendu.


Nicolas Masson, «Travelers» (ECM/Musikvertrieb). En concert mercredi 28 février à Genève, Sud des Alpes (20h), dans le cadre de l’AMR Jazz Festival, qui se poursuit jusqu’au 4 mars.

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