Prix littéraires

Nicolas Mathieu, un lauréat surprise au Goncourt

On attendait David Diop, mais c’est un écrivain lorrain qui remporte, avec «Leurs enfants après eux», la plus prestigieuse distinction française. Le Renaudot surprend aussi en choisissant «Le sillon» de Valérie Manteau, paru chez un petit éditeur, Le Tripode

Il n’était pas favori, Nicolas Mathieu, avec son roman Leurs enfants après eux, paru fin août chez Actes Sud. Et pourtant, cet écrivain, né en 1978 dans les Vosges à Epinal, a reçu ce mercredi chez Drouant le plus prestigieux des prix littéraires français, celui qui fait s’envoler les ventes et la notoriété, le fameux Prix Goncourt.

Lire aussi: notre critique du livre «Leurs enfants après eux», de Nicolas Mathieu

C’est une surprise, et il y a une certaine ironie à ce que ce prix très parisien récompense un roman qui raconte une France déclassée, une France des confins sociaux, économiques et géographiques. «Victoire du lobby lorrain» a tweeté, malicieux, Pierre Assouline en légende d’une photo où figurait une autre Lorraine, Virginie Despentes, membre du jury du Goncourt, en compagnie du nouveau lauréat. Mais parions que c’est plutôt l’énergie, la peinture sociale et la bande-son du récit de Nicolas Mathieu, de Nirvana à NTM, qui ont plu à la créatrice de Vernon Subutex.

Parc d’attractions prétentieux

Leurs enfants après eux raconte la fièvre de trois adolescents dans les années 1990, Anthony, Steph et Hacine, nés dans une vallée industrielle du nord-est de la France sinistrée par la crise. Ils brûlent de rêves diffus, de désirs amoureux, de s’en aller ailleurs, mais leurs aspirations ne pèseront pas lourd face au réel économique et social. Leurs enfants après eux est une chronique à la fois forte, triste et attachante d’une province bien loin de la capitale: «Pour Anthony, Paris était un truc abstrait et creux. Paris c’était quoi? 7 sur 7. La tour Eiffel. Les films de Belmondo. Un genre de parc d’attractions, en plus prétentieux», écrit Nicolas Mathieu.

Les observateurs de la vie littéraire avaient pronostiqué qu’Actes Sud ne pourrait pas remporter deux années de suite le Goncourt, or Eric Vuillard l’avait eu l’an passé pour L’ordre du jour, paru chez ce même éditeur. Ils se sont donc trompés. Celui qui semblait tenir la corde pour cette édition 2018, c’était David Diop, auteur de Frère d’âme. Pourtant, cette épopée d’un tirailleur sénégalais dans les tranchées de la Grande Guerre parue au Seuil n’a pas été primée. Paul Greveillac, auteur de Maîtres et esclaves paru chez Gallimard, qui a obtenu quatre voix (contre six à Nicolas Mathieu), ainsi que Thomas B. Reverdy, qui signe L’hiver du mécontentement chez Flammarion, restent eux aussi sur la touche.

Disparus des listes

David Diop aurait pu avoir sa chance au Renaudot, d’autant que le sujet de Frère d’âme est d’actualité, avec les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale, mais les jurés de cette distinction, qui l’avaient pourtant sur leur liste, ont eux aussi choisi de déjouer les pronostics. Leurs prix du roman et de l’essai vont à deux femmes, seules lauréates, à ce jour, de cette saison des prix.

Ils ont ainsi couronné Valérie Manteau pour son second roman, Le sillon, paru aux Editions Le Tripode, petit éditeur dont c’est le premier grand prix. Ce roman d’une passion amoureuse en Turquie sur fond de durcissement politique, variation autour du destin tragique de Hrant Dink, journaliste et écrivain turc d’origine arménienne assassiné en 2007, avait été sélectionné au début de l’automne par les jurés du Renaudot. Mais Le sillon avait ensuite disparu de leurs listes. Durant des semaines, Le lambeau de Philippe Lançon (Gallimard) avait fait figure de favori pour ce Renaudot. C’était avant que le Prix Femina ne lui soit décerné lundi dernier. D’où, sans doute, ce «prix spécial» inhabituel que le jury du Renaudot a choisi de décerner à Philippe Lançon. En matière d’essai, le Renaudot récompense Avec toutes mes sympathies (Stock), premier livre d’Olivia de Lamberterie, chroniqueuse littéraire à Elle, un hommage sensible à son frère Alex, qui s’est suicidé en 2015.

Rappelons que le Médicis a choisi mardi 6 novembre l’écrivain Pierre Guyotat pour Idiotie paru chez Grasset, après qu’il a reçu lui aussi un prix spécial du jury du Femina pour l’ensemble de son œuvre. Quant à David Diop, il demeure toujours sur des listes estampillées Goncourt et Renaudot, mais s’il obtient l’un de ces deux prix en 2018, ce sera grâce aux lycéens…


Nicolas Mathieu
Leurs enfants après eux
Actes Sud, 432 p.

Valérie Manteau
Le sillon
Le Tripode, 272 p.

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