Garçon chiffon, c’est le premier long métrage de Nicolas Maury, et c’est aussi un film qui est en quelque sorte né deux fois. Sorti en France au moment où les salles fermaient leurs portes pour la seconde fois de l’année 2020, il est apparu sur les écrans pour disparaître aussitôt. Comme un bébé qui serait venu au monde avant de retourner se cacher quelques mois… «Oui, c’est un peu ça, c’est très étrange, rigole le comédien et réalisateur. D’autant plus que, dans une vie, ce n’est pas si courant de poser au monde un premier long… Bon, c’est logique puisque ça n’arrive qu’une fois!»

Rencontré à Lausanne, entre deux trains durant son séjour romand qui l’a vu défendre son film dans les médias et dans les salles, une semaine avant sa seconde sortie française, Nicolas Maury apparaît tel qu’on l’imaginait. Hypersensible, faussement fragile, attachant et d’une vivacité lumineuse lorsqu’il s’agit de parler de cinéma. Si le grand public le connaît pour le rôle d’Hervé dans la série Dix pour cent, il a déjà une belle carrière derrière lui. Né il y a quarante ans dans la région de Limoges, il débute au cinéma à l’adolescence, en 1998, avec Ceux qui m’aiment prendront le train, de Patrice Chéreau. Une rencontre qu’on imagine forcément décisive. Mais Nicolas Maury se souvient que ses envies de cinéma étaient antérieures, stimulées par la découverte de quelques grands rôles féminins.

Des actrices comme brûlées vives

«Isabelle Adjani dans L’Eté meurtrier, Charlotte Gainsbourg dans L’Effrontée, Vanessa Paradis dans Noces blanches… Mes premiers souvenirs marquants viennent de ces films des années 1980, d’une époque où les actrices étaient comme brûlées vives. En tant que jeune provincial, je trouvais ça fou, j’aimais cette brûlure, cette passion.» Il dit que son désir a pris forme tôt, entre 8 et 14 ans. La rencontre avec Chéreau, «ce maître absolu», n’a fait ensuite qu’attiser sa flamme. «J’ai passé vingt et un jours avec Jean-Louis Trintignant et Valeria Bruni Tedeschi, qui me fascinait depuis que je l’avais vue dans Les Gens normaux n’ont rien d’exceptionnel, de Laurence Ferreira Barbosa.» Il invoque alors le destin. Le sien était de tourner avec Chéreau.

Suivront dès 2005, en parallèle à une carrière au théâtre, des rôles chez Philippe Garrel, Nicolas Klotz, Noémie Lvovsky, Riad Sattouf, Rebecca Zlotowski, Yann Gonzalez ou encore Pascal Bonitzer. Il suffit de parler avec Nicolas Maury pour se rendre compte qu’il est animé par une passion débordante et généreuse. Sur l’affiche de Garçon chiffon, on remarque d’ailleurs derrière Jérémie, le personnage qu’il incarne, une autre affiche, celle d’un film du prolifique cinéaste coréen Hong Song-soo. «J’aime bien me déterritorialiser, même dans mes goûts esthétiques, pose-t-il. Et j’aime parler de climat asiatique. Hong Sang-soo, c’est quelqu’un dont les films m’inspirent énormément, et tout particulièrement Haewon et les hommes, dont Jérémie serait le pendant masculin.» Il évoque des fictions délicates, des films oxygénés, qui respirent, loin des films à messages.

«Chantons nos vies, rendons-les plus musicales et douces, moins fatales»

Garçon chiffon, c’est justement ça, un film qui respire et développe son propre univers. On y découvre d’abord Jérémie en jaloux maladif, incapable de faire confiance à son amoureux. Ce personnage d’abord agaçant va alors partir se ressourcer en province, chez sa mère (Nathalie Baye). Et le film de se mettre au vert, d’emprunter des chemins de traverse. Et lorsque dans le jardin, jouant avec un chiot, Jérémie s’exclamera soudainement que là, il est heureux, le spectateur de ressentir une soudaine émotion qui ne le quittera plus, jusqu’à un très beau final en forme de comédie musicale – «chantons nos vies, rendons-les plus musicales et douces, moins fatales», affirme Nicolas Maury, et on a envie de le suivre.

«Début de l’itinéraire», énonce le premier dialogue du film, via un navigateur GPS. Le récit qui suivra sera ainsi celui d’un double itinéraire: celui de Jérémie, bien sûr, mais aussi du spectateur, qui va, malgré lui, se rapprocher de ce personnage d’abord revêche. «Vous avez raison de dire que je le charge beaucoup, peut-être un peu trop même, admet l’acteur-réalisateur. Mais évidemment, c’est volontaire: je le rends insupportable afin que le spectateur ait au bout d’un moment envie de le rejoindre sans véritablement s’en rendre compte. C’est ce qui est beau au cinéma: on peut se rapprocher de choses qui ne nous ressemblent pas. Le début d’un dialogue est intéressant.»

Un personnage symptomatique de son époque

Le film parle via la jalousie du rapport aux autres, mais aussi du rapport à la mère, et enfin du rapport au jeu puisque Jérémie est comédien. Nicolas Maury explique que c’est vraiment le personnage, qui forcément lui ressemble un peu même s’il refuse de parler d’ancrage autobiographique, qui a été au cœur du processus d’écriture. «J’ai toujours aimé les films-portraits, comme ceux d’Amos Kollek, Sue perdue dans Manhattan ou Fiona, avec Anna Thomson; soudainement, on ne sait plus si on regarde un portrait d’Anna Thomson ou du personnage qu’elle joue. J’ai aimé ce vertige, chez Lodge Kerrigan aussi, avec Claire Dolan; j’aime quand les paysages extérieurs sont aussi importants que les paysages intérieurs des personnages.» Jérémie est venu de cette envie de camper quelqu’un qui soit symptomatique de son époque et d’une fragilité.

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Même si Garçon chiffon n’est pas ouvertement autobiographique – Nicolas Maury préfère parler de conte pour en résumer la structure narrative, et en effet il y a un passage dans une étrange forêt qui va transformer Jérémie –, plusieurs similitudes restent forcément troublantes. Comme le fait que le personnage passe une audition pour interpréter dans L’Eveil du printemps, une pièce de Frank Wedekind, le rôle de Mortitz, que le Français a tenu sur les planches en 2010, soit une année avant de démarrer l’écriture du film. «C’était important de convoquer le théâtre sans l’évoquer, résume-t-il. Je voulais surtout montrer comment le théâtre va sauver la vie de Jérémie. Il y a là quelque chose de politique. J’adore le théâtre car il faut être comme un rockeur, presque impoli.»

«Une autre sensation de la réalité»

Lorsque Jérémie se présente à cette audition, on se souvient de ce moment où, dans Dix pour cent, Hervé se révélait malgré lui acteur. Nicolas Maury aime ce passage d’un état à l’autre, ce moment où il ne fait plus seulement croire à un personnage, mais aussi à un personnage qui joue. «C’est vertigineux et ça doit le rester… Oui, ce n’est pas simple, il ne faut pas le faire avec du chichi, mais avec sincérité. Mais vous savez, comédien, c’est un métier qui travaille sur l’apparition et la disparition. L’effet miroir est abyssal. Jouer, c’est accéder à une autre sensation de réalité.»

Ce personnage d’Hervé, qui lui vaut même en Suisse d’être reconnu, l’accompagne forcément. Il en est fier. Mais n’a-t-il pas l’impression d’une forme de dualité, entre cette notoriété nouvelle et sa solide carrière sur les planches et dans le cinéma d’auteur? Il s’en amuse: «Il y a d’un côté ceux qui sont heureux de dire qu’ils me connaissaient avant, et ceux qui n’arrêtent pas de vouloir faire de moi une révélation…» On lui dit qu’on se souvient en tout cas bien de la vision à Cannes, il y a quelques années, d’Un Couteau dans le cœur, thriller gay de Yann Gonzalez qui avait divisé le Grand Théâtre Lumière. Et qui a été coproduit par une société genevoise. Laquelle, nous explique-t-il alors, va probablement cofinancer son deuxième long métrage, qu’il est en train d’écrire et qui se passera en partie en Suisse. On n’en saura pas plus, mais on a hâte.


Garçon chiffon, de et avec Nicolas Maury (France, 2020), avec Nathalie Baye, Arnaud Valois, Théo Christine, Laure Calamy, 1h50.