Spontanément, on qualifierait Nicolas Wadimoff d’agitateur. Aussi à l’aise dans le documentaire que dans la fiction, défenseur d’un cinéma engagé, que cela soit esthétiquement ou thématiquement, le cinéaste genevois garde de son passage dans les milieux alternatifs un attrait certain pour les chemins de travers. Neuf mois après sa prise de fonction à la HEAD, où il a succédé à Jean Perret à la tête du département cinéma, il se confie sur ce rôle inédit et l’expérience étrange vécue ces trois derniers mois.

«Le Temps»: Comment avez-vous vécu la fermeture de l’école et la période de semi-confinement dont nous sommes en train de sortir?

Nicolas Wadimoff: Je me trouvais au Mexique avec les étudiants de deuxième année, auprès du cinéaste Carlos Reygadas, lorsque les signaux sont devenus très alarmants en Europe. En même temps, j’accompagnais une rétrospective de mes films à la Cinémathèque de Mexico et, dans les deux cas, tout cela paraissait très lointain: nous étions à des années-lumière d’appréhender l’ampleur de la situation à venir. Le retour à Genève le 9 mars, et le climat pesant qui l’accompagnait, fut une mise à niveau assez radicale. La HEAD a pris des mesures immédiates pour anticiper le confinement et nous, au département cinéma, nous nous sommes préparés à poursuivre l’enseignement en ligne, tout en nous assurant surtout que tous les élèves étaient bien en sécurité.

Un bon nombre d’entre eux se trouvaient à l’étranger en train de tourner leur film de diplôme. Il a fallu se soucier de leur rapatriement d’urgence et de faire en sorte qu'ils puissent poursuivre leurs études dans les conditions adéquates, c’est-à-dire avec le matériel nécessaire à la maison. A partir de là, les enseignants ont tous joué le jeu de manière formidable. Autant du point de vue de l’engagement pédagogique que du point de vue du soutien aux étudiants. Malgré la distance physique, nous avons tenté de garder le contact en permanence via les visioconférences quotidiennes; il fallait faire groupe, continuer à être ensemble, créer, (ré)inventer de manière collective, sans pouvoir se rencontrer physiquement. Et, comme le dit la voix off au début de La Haine, «jusqu’ici, tout va bien…» Les étudiants ont fait preuve de résilience et d’une force créative impressionnante.

Portrait: Nicolas Wadimoff a le doute chevillé au corps

Le cinéma est par essence un art collectif, de sa création à sa diffusion. Quelles conséquences aura selon vous la pandémie de Covid-19?

J’espère que cette aventure dramatique nous aura soudés encore plus. Les enseignants comme les étudiants, les uns avec les autres, en mettant de côté les choses inutiles et en allant à l’essentiel. Je pense que c’est le cas. Pour une école qui défend un rapport fort au réel, cela nous a amenés à partager les interrogations sur le monde actuel, ce qu’il est et ce qu’il pourrait devenir. Avec les élèves, à travers leurs projets de films, nos nombreuses discussions, nous essayons en permanence de renforcer le rapport au monde qui nous entoure, à l’interroger, à le critiquer, mais aussi à l’aimer. C’est nécessaire pour pouvoir le filmer. La crise a certainement affûté les regards, aiguisé les esprits. Les films qui en sortiront seront sûrement traversés par quelque chose de nouveau, quelque chose que les images et les sons peuvent raconter lorsque la personne qui les réalise est habitée par son désir ou son besoin de filmer, de transmettre. C’est la force du cinéma dans lequel nous croyons à la HEAD.

A quelques semaines de sa fin, quel bilan tirez-vous de votre première année académique à la tête du département cinéma de la HEAD?

Un bilan très positif! Ce travail est motivant et excitant, je le fais avec beaucoup de passion et de désir – ce qui est d’ailleurs pour moi la seule manière de fonctionner. Mais quand on travaille dans le cadre d’une institution, il est nécessaire d’apprendre à parfois modérer cette passion, afin de la faire entrer dans un cadre existant. En tant que réalisateur indépendant, j’ai potentiellement plus de liberté mais moins de moyens, tandis que là, s’il y a plus de moyens, il y a aussi des contraintes, et c’est normal. J’ai aussi dû apprendre le temps long, alors que j’ai toujours eu envie que les choses se fassent rapidement. Même si j’ai une marge de manœuvre assez confortable pour tout ce qui touche au département, les changements qui dépendent de l’institution se font sur le long terme. C’est la première fois de ma vie que je suis confronté à cela. Mais le challenge est, tant sur le plan intellectuel que créatif et managérial, extrêmement stimulant. Et puis, je suis loin d’être seul, j’ai la chance d’être formidablement accompagné par Delphine Jeanneret, responsable adjointe, et d’une équipe d’enseignants et d’intervenants passionnés et investis. On bénéficie également d’un soutien fort et affirmé de la direction.

Votre parcours de réalisateur indépendant venu des milieux alternatifs et associatifs est-il un atout pour aider le département à mieux être en phase avec son époque?

Avoir eu plusieurs casquettes – réalisateur, producteur, mais aussi organisateur d’événements culturels avec le collectif Etat d’urgences et l’Usine – est en effet un atout. Ainsi que, d’ailleurs, le fait d’avoir réalisé des documentaires comme de la fiction. Mon parcours m’a amené à penser que le moment était venu de transmettre ce que j’avais appris, ce que j’ai eu beaucoup de plaisir à faire lorsqu’il m’est arrivé de donner des master classes dans des festivals. J’ai en tout cas une conviction profonde, même si j’enfonce des portes ouvertes en le disant: le monde change et les arts visuels sont face à un tournant inédit avec la révolution numérique que l’on traverse, et qui offre un champ des possibles infini; mais qui, en même temps, change considérablement la manière de produire, de réaliser et de diffuser des films. Sans parler de la disparition à terme de la télévision telle qu’on l’entendait au XXe siècle. L’apparition des plateformes de streaming, la diffusion non linéaire, la possibilité de voir des contenus quand on veut et où on veut, tout cela va avoir une grande influence sur la manière de réaliser des images. Le cinéma est plus que jamais l’art du mouvement. A tous points de vue.

Comment faire face à ce défi?

Quand on est un acteur de l’audiovisuel, il y a deux manières de réagir. On peut rester passif et avoir toujours un train de retard nous obligeant à nous adapter, ce que font malheureusement la plupart de gens. Mais on peut, au contraire, être proactif et se demander comment prendre part à ce qui se passe: quels films faire? Quels films montrer? Comment les diffuser? Et cela même si on n’est pas à la tête d’un des gros acteurs de la révolution numérique. Ces questions, on se les posait déjà il y a trente ans avec le Spoutnik et l’Usine. A cette époque, pour les étudiants de l’ESAV (Ecole supérieure d’art visuel), ancêtre de la HEAD, il y avait une passerelle naturelle entre l’école et le Spoutnik. Le plus beau cinéma du monde, comme on se plaît à l’appeler, était déjà un «contre-modèle, une alternative à la manière habituelle de montrer les films. On étudiait Stan Brakhage, Van der Keuken, le Free Cinema, puis on allait montrer leurs réalisations, car tous les programmateurs venaient de l’école.

En 2022, est-ce que les étudiants de la première volée à laquelle j’aurai participé vont aller montrer leur film ou en programmer d’autres au Spoutnik? Ou est-ce qu’ils travailleront plutôt avec des cinémas en ligne? Car il faut rappeler qu’il n’y a pas que Netflix; il existe aussi d’autres plateformes, comme Mubi, Dafilms, Filmingo et tant d’autres… De tout cela, on doit en parler à la HEAD. On tient à préparer nos étudiants à ces nouvelles économies de la production et de la diffusion constamment en mouvement. Notre partenariat avec Tënk, formidable plateforme de documentaires indépendants, en est l’exemple.

N’y aura-t-il pas des réticences à ce qu’une école d’art incite ses étudiants à participer à la dématérialisation des supports et de la diffusion?

Notre responsabilité, en tant qu’équipe enseignante, c’est d’être en adéquation avec ce que les étudiants feront plus tard, ce qui nous amène forcément sur le terrain des mutations en cours. Mais il nous faut en même temps garder l’ADN de l’école, qui est la défense d’un cinéma engagé, aussi bien en termes de contenu que formellement; un cinéma audacieux qui n’a pas peur d’aller dans les marges, qui se confronte au réel et aux questions sociétales. Il faut garder cette ligne, mais la confronter aux réalités d’aujourd’hui, notamment celles de la diffusion, car la manière de montrer les films influe forcément sur la manière de les faire. Cela passe notamment par le choix des intervenants. C’est-à-dire qu'il faut favoriser aussi celles et ceux qui interrogent le monde d’aujourd’hui avec ses outils d’aujourd’hui. Il nous faut inciter les étudiants à trouver leurs propres moyens d’expression, à aller au bout de ce qu’ils veulent raconter, à sortir sans doute un peu de la stricte vénération des maîtres pour se libérer de leur poids et être capables de porter un regard contemporain sur le monde.

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Même si j’aimerais beaucoup qu’on puisse chaque année permettre à des talents d’éclore puis de continuer à rencontrer l’univers des festivals, on ne peut plus dire à un étudiant que quand il sortira, il montrera forcément ses films au FID Marseille ou à Visions du Réel. D’autres perspectives de diffusion peuvent aussi se dessiner, les lignes de démarcation entre les genres sont de plus en plus poreuses; c’est le cas de Marie Losier, qui se situe à la frontière des arts plastiques et dont le travail est montré à la fois à Locarno, à Cannes, et dans des institutions comme le Mamco ou le MoMA. Marie enseigne à la HEAD pour le plus grand bonheur des étudiants. Nous avons aussi deux élèves qui suivent l’orientation scénario du master cinéma commun à la HEAD et à l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne) et qui travaillent déjà sur une série de fiction coproduite par la RTS et Gaumont. Il faut pousser les étudiants à aller au bout de leur geste créatif, tout en les avertissant qu’ils évolueront dans un environnement en perpétuelle mutation et fait de contraintes.

D’autant plus qu’on reproche parfois aux diplômés d’avoir une vision purement auteuriste du cinéma et de ne pas toujours accepter la confrontation avec les producteurs…

Il est primordial de désarticuler cet axe de tension entre auteuriat et industrie. Il y a par exemple, sur Netflix, des productions terriblement audacieuses, notamment dans le documentaire. Ce n’est pas tabou de le dire. Prenez l’exemple de Petra Costa, une cinéaste brésilienne qui vient d’être l’une des invitées virtuelles de Visions du Réel, dont la HEAD était partenaire: elle a été nommée pour un Oscar, elle est jeune, féministe, travaille sur les problématiques décoloniales, et ses films sont sur la plateforme de l’ogre mondial! Il y a un changement de paradigme. Il y a un combat à mener pour que le cinéma indépendant puisse continuer à circuler.

C’est une bataille qui concerne tous les acteurs du cinéma, les auteurs, les producteurs, les distributeurs, les diffuseurs et aussi les écoles. Il y a une passerelle qui pourrait s’opérer entre le cinéma d’auteur indépendant et les plateformes. A nous de rendre les étudiants attentifs à ces changements. Certains producteurs reprochent à la HEAD de ne pas former des scénaristes ou des réalisateurs capables de travailler sur les séries télévisuelles. Mais une école d’art n’est pas là pour calibrer les étudiants afin qu’ils se mettent au service du marché ou de l’audience. Il faut aussi que les producteurs suisses et les diffuseurs fassent preuve d’audace et donnent aux jeunes talents l’envie de créer ensemble.

Regardez Cary Fukunaga, dont le premier long métrage, Sin nombre, aurait très bien pu être réalisé par un étudiant de la HEAD. Quand je montrais mon documentaire Aisheen dans les festivals, il présentait de son côté cette fiction puissante sur l’immigration clandestine et l’univers des Maras en Amérique centrale, tournée avec des acteurs non professionnels. Il a été instantanément repéré et a réalisé plus tard la première saison de True Detective, dont on ne peut nier l’exigence formelle et narrative. J’aimerais que des étudiants de la HEAD aient la possibilité d’avoir ce genre de parcours s’ils le désirent.

Comment faire pour reconnecter les étudiants, qui fonctionnent parfois en autarcie, avec la branche?

Une des premières choses que j’ai faites en arrivant a été de recontacter mes anciens collègues de l’Aropa (Association romande de la production audiovisuelle), afin de voir comment on pouvait travailler ensemble. Pour l’instant, les producteurs sont simplement conviés à une séance de pitching durant laquelle sont présentés les projets des films de diplôme. C’est déjà une bonne chose, car on s’est rendu compte que souvent, lorsqu’un film est coproduit par une société indépendante, il a un parcours plus intéressant dans les festivals. La rencontre entre un corps enseignant compétent et engagé et un producteur extérieur amène une tension créative, c’est bénéfique. On discute dès lors avec l’Aropa sur la possibilité de faire entrer des producteurs plus en amont encore, avec par exemple des rôles de mentors.

Ce serait une petite révolution, sans aucun doute bénéfique. Tout ce qui permettra à un étudiant de confronter ses idées, ses visions, d’échanger avec l’autre, renforcera sa position en tant qu’auteur plus tard, et cela dans un environnement qui n’a pas vraiment l’habitude de faire des cadeaux. D’autre part, l’école a fait un pas conséquent vers la professionnalisation avec l’ouverture d’une option montage qui, sous l’égide d’Olivier Zuchuat, forme déjà six-huit élèves par an. Nous envisageons l’ouverture d’autres options professionnelles dans un futur proche. Et nous formons déjà des scénaristes et des producteurs dans le cadre du master HEAD/ECAL.

Ne serait-il pas important, aussi, d’accompagner les diplômés?

L’accompagnement des alumni, ces anciens étudiants qui se trouvent parfois en déshérence, est un chantier important. Ils étaient dans une cloche, sous une bulle pendant les belles années de l’école, et soudainement vogue la galère. Ils ont fait un film de diplôme en étant couvés, comment vont-ils opérer le passage à la professionnalisation? On est ainsi en train de réfléchir à un hub qui ferait le lien entre le bachelor et le monde professionnel, où pendant deux-trois ans après leurs études on les accompagnerait pour faciliter le développement de projets après l’école. On organisera des ateliers-rencontres avec, par exemple, des directeurs de festivals, des producteurs, des techniciens, des critiques de cinéma.

L’idée serait qu’un jour par mois, dans un lieu dédié, il y ait des rencontres et des échanges en marge d’une présentation. Ce serait pour elles et eux l’occasion de se confronter aux réalités du terrain et de rencontrer plus facilement certaines personnes clés du milieu dans lequel ils vont évoluer. Je suis peut-être un peu rêveur et idéaliste, mais j’aime l’idée de mettre les gens en lien parce que je suis intimement persuadé que quand on est sur un territoire aussi petit que la Suisse romande, c’est en étant ensemble et en se réjouissant du succès des autres qu’on sera plus fort.